Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou le système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes ingénieux sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues; il apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes romains; il les sait par cœur, même les plus affectés, même Claudien et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces, sa mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour, qu'il les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que toutes les délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou d'émotion ne lui échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et préparé pour goûter toutes les beautés de la pensée et des expressions. Ce penchant trop longtemps gardé est un signe de petit esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps à inventer des centons; Addison eût mieux fait d'élargir sa connaissance, d'étudier les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquité chrétienne, l'Italie moderne, qu'il ne sait guère. Mais cette culture bornée, en le laissant moins fort, l'a rendu plus délicat. Il a formé son art en n'étudiant que les monuments de l'urbanité latine; il a pris le goût des élégances et de finesses, des réussites et des artifices de style; il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de perfectionner sa propre langue. Dans les réminiscences calculées, dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits poëmes, je trouve d'avance plusieurs traits du Spectator.

Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient de se saluer. En Italie, il admira les œuvres d'art et les loua dans une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature; rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs; telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir, et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants, qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son principal morceau, la Campagne[364], est un excellent modèle de style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien; il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie, une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant. Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants; il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante. Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts, la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les hommes, dans la vie et dans l'art.

Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier. Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine, timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son Spectator, il s'enfermait dans les matières inoffensives et générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son Essai sur la bonté; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès. Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers latins lui donnent une place de fellow à Oxford; il y passe dix ans parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs, il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de Caton; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté, son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs, sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde? Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que pour vous donner du plaisir?

II

Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son Spectator qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise, notant les différences des mœurs, les particularités du sol, les bons et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais. Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de cœur et de main à tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils regardent non les livres et les salons, mais les événements et les hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait instruit.

Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure, préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura, espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'œuvre divine. Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs: encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de Rosamonde s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux joies défendues; son Spectator, son Tatler, son Guardian sont les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière; il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement, refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois, sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de son esprit achevait la droiture de son cœur. Sa religion, tout anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu, comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.

III

«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un numéro du Spectator, est de bannir le vice et l'ignorance du territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les Revues ruinées par l'impôt de la presse, le Spectator doubla son prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes aux besoins du siècle et du pays.

Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval. En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372]. «Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées, et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours: «La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone, et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates, mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre. «Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377] Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée, de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire.

Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables, quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier, utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui souffrent en ce moment de plus grands maux. Son Spectator n'est qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au Parfait notaire. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire, mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout. Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout, parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.