Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier; défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service. D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre, même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres, parfois une voiture, des gens, des mœurs élégantes, ordinairement instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence, c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors, sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu. Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition, prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme, l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du cœur. Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes moteurs et comme le double cœur de la vie européenne. Car, en acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant. Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une œuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale. C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires, pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes, historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le consolateur aimable, que l'Imitation poursuit dans ses rêves tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur empreinte. Ce n'est plus un ami de cœur à qui l'on confie ses menus désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le cœur et la conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.

V

Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause intérieure et persistante, le caractère de la race; l'hérédité et le climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future. Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre. L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette œuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue. Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse; bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur accord.

Novembre 1863.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME

LIVRE III.
L'ÂGE CLASSIQUE.
(Suite.)

Chapitre V.—Swift.

Chapitre VI.—Les Romanciers.