Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'utile. L'objet de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre, plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques, mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur, d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une philosophie, il faut regarder ses effets; ses œuvres ne sont point ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé. Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement, anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des navires qui filent dix nœuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante, parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est d'être un instrument.

«Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les communications suspendues, les malades abandonnés, les mères saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le baconien tire sa lancette et commence à vacciner.—Ils trouvent une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple ἀποπροηγμένον. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de sûreté.—Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et lui récite tout le chapitre d'Épictète: à ceux qui craignent la pauvreté. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre, descend et revient avec les objets les plus précieux de la cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots et la philosophie des effets[32]

Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel. Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi, lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.

La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham, Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté qui les découvre; et les Essais de Macaulay sont un nouvel exemple de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique, des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et préméditation à corrompre les mœurs, que non-seulement ils ont employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier, où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois, disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des pécheurs.

La critique en France a des allures plus libres; elle est moins asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son cœur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus. Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur de ses passions.

Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie, il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant, et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme, allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme; les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.

Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes, s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui, non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique; il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet Essai qu'elles devraient la chercher.

Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche, on touche l'écrivain au cœur. Macaulay l'aime par intérêt, parce qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers, parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»—Ailleurs, dans la biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille, devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine» s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien, mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu, qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant de citations, d'autorités, de précédents historiques, de raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul passage:

Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères: devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première? devaient-ils encore une fois se laisser duper par un le roi le veut? devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller déposer une seconde pétition des droits au pied du trône, prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que, après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et noblement.

Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs, contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père! Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de persécution, de tyrannie et de mensonge!