Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.

Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer. Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures, que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante; le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques, les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien, dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre. L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M. Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances; s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de seconde ont pu lire l'Histoire de la civilisation par M. Guizot.

Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique, aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications, d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant, précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution naître dans tous les cœurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion, qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique, morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le cœur par sa véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.

Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite, comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision, ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une connaissance telle quelle du cœur humain, et un nombre raisonnable d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants, jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux. Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens. Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation. Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les spécimens décisifs. Toute la substance de la théorie, toute la force de la preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque; la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots. Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les jours, rapprocher les événements anciens des événements contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park, d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.

Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier. On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays, il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous, Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile; mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes, parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs, procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.

Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau, les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes, les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon, et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd. L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que l'oppression dans les rues de Londres[40].

D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises. Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous, disait Béranger,

Chez nous point
Point de ces coups de poing
Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.

Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien traiter un illustre poëte de la façon que voici:

Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la narration, et essayé de traiter des questions morales et politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style. Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous faire rougir de notre espèce[41].