Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et vivante?» Nul ne le sait; si le cœur le devine, l'esprit ne l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile, peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs résultats,—n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?» Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire d'un Dieu présent.—Génération après génération, l'humanité prend la forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi, comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas; seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de Dieu à Dieu[104].»
II
Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de Milton et de Shakspeare, n'est qu'une transcription anglaise des idées allemandes. Il y a une règle fixe pour transposer, c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel, principe et substance des choses sensibles. Voilà un être métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui, une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment, l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez, comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se trouve changée en puritanisme anglais.
III
Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique. Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu, mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le regarde aller? Est-ce que le mot devoir n'a pas de sens? Faut-il dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du docteur Graham?—Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome, l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme, renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur, comprend la sainteté[106]. Cet obscur au delà que les sens n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le trivial; son être est là, sa vie est un fragment du cœur immortel de la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont le seul nom est l'idéal.
IV
Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est «l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles, gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et la lampe sacrée qui brûle éternellement[109].» Mais ses gardiens ne la connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du Tailleur, l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux, la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils, ou nos petits-fils[110].»—Une fois le christianisme réduit au sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au cœur du sauvage Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce cœur sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion, elle pouvait sembler un petit œil, cette étoile Canope, qui le regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin? «Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines. Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence, le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y a une différence absolument infinie entre un homme de bien et un homme méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et de n'être point l'autre[113].»—«Toute religion qui n'aboutit pas à l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes, les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point pratiques. Carlyle veut réduire le cœur de l'homme au sentiment anglais du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect. La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races, l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.
V
Sa critique des œuvres littéraires a la même chaleur et la même violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les mêmes conclusions que sa critique des œuvres religieuses. Il y a introduit les grandes idées de Hegel et de Gœthe, et les a resserrées sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,» comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son œuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur Shakspeare et sur Dante, ses études sur Gœthe, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre de Gœthe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. Son principe est que dans une œuvre d'esprit la forme est peu de chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens, les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable, cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde, sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine, pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que j'essaye de tracer ici.