- I. Objet de la logique. — En quoi elle se distingue de la psychologie et de la métaphysique.
- II. Ce que c'est qu'un jugement. — Ce que nous connaissons du monde extérieur et du monde intérieur. — Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
- III. Théorie de la définition. — En quoi cette théorie est importante. — Réfutation de l'ancienne théorie. — Il n'y a pas de définitions des choses, mais des définitions des noms.
- IV. Théorie de la preuve. — Théorie ordinaire. Réfutation. — Quelle est dans un raisonnement la partie probante.
- V. Théorie des axiomes. — Théorie ordinaire. Réfutation. — Les axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
- VI. Théorie de l'induction. — La cause d'un fait n'est que son antécédent invariable. — L'expérience seule prouve la stabilité des lois de la nature. — En quoi consiste une loi. — Par quelles méthodes on découvre les lois. — La méthode des concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus, la méthode des variations concomitantes.
- VII. Exemple et applications. — Théorie de la rosée.
- VIII. La méthode de déduction. — Son domaine. — Ses procédés.
- IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de déduction. — Emploi ancien de la première. — Emploi moderne de la seconde. — Sciences qui réclament la première. — Sciences qui réclament la seconde. — Caractère positif de l'œuvre de Mill. — Lignée de ses prédécesseurs.
- X. Limites de notre science. — Il n'est pas certain que tous les événements arrivent selon des lois. — Le hasard dans la nature.
§ 2.
DISCUSSION.
- I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. — Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. — Quelle faculté ouvre le monde des causes.
- II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits et des lois. — Nature de l'abstraction. — Rôle de l'abstraction dans la science.
- III. Théorie de la définition. — Elle est l'exposé des abstraits générateurs.
- IV. Théorie de la preuve. — La partie probante du raisonnement est une loi abstraite.
- V. Théorie des axiomes. — Les axiomes sont des relations d'abstraits. — Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
- VI. Théorie de l'induction. — Ses procédés sont des éliminations ou abstractions.
- VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et l'abstraction. — Les deux grandes apparences des choses, les faits sensibles et les lois abstraites. — Pourquoi nous devons passer des premiers aux secondes. — Sens et portée de l'axiome des causes.
- VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. — Erreur de la métaphysique allemande. — Elle a négligé la part du hasard et les perturbations locales. — Ce qu'une fourmi philosophe pourrait savoir. — Idée et limites d'une métaphysique. — Position de la métaphysique chez les trois nations pensantes. — Une matinée à Oxford.
I
J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la British Association for the advancement of learning, et j'y avais trouvé, parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme, elles chantèrent God save the Queen. J'admirais ce zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe là-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons.
II
Un jour, je lui dis:—La philosophie vous manque, j'entends celle que les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême, et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans. Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable; sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous lisons dans vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention obligée de la divine Providence; cette mention arrive mécaniquement, comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième page d'un discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période pieuse ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication au parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres. Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes attachés de cœur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.
III
—Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple. L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, Essays and Reviews; vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin et la grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perte est petite. Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de Berlin.—Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous d'original?—Stuart Mill.—Qu'est-ce que Stuart Mill?—Un politique. Son petit écrit On liberty est aussi bon que le Contrat social de votre Rousseau est mauvais.—C'est beaucoup dire.—Non, car Mill conclut aussi fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de l'État.—Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe. Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?—Un économiste qui va au delà de sa science, et qui subordonne la production à l'homme au lieu de subordonner l'homme à la production.—Soit, mais il n'y a pas là non plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre Stuart Mill?—Un logicien.—Bien; mais de quelle école?—De la sienne. Je vous ai dit qu'il est original.—Est-il hégélien?—Oh! pas du tout; il aime trop les faits et les preuves.—Suit-il Port-Royal?—Encore moins; il sait trop bien les sciences modernes.—Imite-t-il Condillac?—Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.—Alors quels sont ses amis?—Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et Newton.—Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?—Il a trop d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un légiste.—Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste, parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande conception d'ensemble?—Oui.—A-t-il une idée personnelle et complète de la nature et de l'esprit?—Oui.—A-t-il rassemblé les opérations et les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne à toutes un tour nouveau?—Oui; seulement il faut démêler ce principe.—C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en charger.—Mais je vais tomber dans les abstractions.—Il n'y a pas de mal.—Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie d'épines.—Nous nous piquerons les doigts.—Mais les trois quarts des gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.—Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester.