Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente, et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield. David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M. Murdstone, et sa sœur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser sa mère ou de pleurer sur le cœur de sa bonne, tout cela fait mal à voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit.

Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés, voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M. Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue, par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente, et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille. Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur cœur les ont portés.

Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les émotions du cœur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges. Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde. Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant, illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou qu'il a reçu.

III

Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts, ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête. Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut passé la littérature française importée de Normandie; elles sont l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à son génie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la liberté politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte et d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du commerce, la possession abondante des matériaux premiers de l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif. L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit, jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion, comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien, un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec, l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des faiblesses et des tendresses du cœur, telles sont les dispositions que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous le puritain, sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social n'a pas détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus intime, et devient le maître de tous les cœurs.

CHAPITRE II.
Le Roman (suite). Thackeray.

Le roman de mœurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la musique comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à quelques-uns pour les embrasser tous.

Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur, original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations, par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de Fielding.

L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique, tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries de l'imagination.