—Vous parlez de ce pays comme un malade de son médecin. Qu’avez-vous donc à dire contre ces montagnes ?

—Elles n’ont pas de caractère marqué; elles n’ont ni l’austérité des pics chauves ni les gracieuses rondeurs des collines boisées. Ces lambeaux de verdure grisâtre, ce mauvais manteau de buis rabougri percé par les os saillants du roc, ces plaques éparses de mousses jaunâtres, ressemblent à des haillons; je veux qu’on soit nu ou vêtu, je n’aime pas les déguenillés. Les formes mêmes manquent de grandeur, les vallées ne sont ni abruptes, ni riantes; je ne trouve point les murs à pic, les larges glaciers, les entassements de cimes pelées et déchiquetées que l’on voit plus loin. Ce pays n’est assez avant ni dans la plaine ni dans la montagne; il faudrait l’avancer ou le reculer.

—Vous donnez des conseils à la nature.

—Pourquoi non ? Elle a comme une autre ses incertitudes et ses disparates. Elle n’est pas un Dieu, mais un artiste que son génie soulève aujourd’hui et laisse retomber demain. Pour qu’un paysage soit beau, il faut que toutes ses parties impriment une idée commune et concourent à produire une même sensation. S’il dément ici ce qu’il dit là-bas, il se détruit lui-même, et le spectateur n’a plus devant soi qu’un amas d’objets vides de sens. Que ces objets soient grossiers, sales, vulgaires, peu importe; pourvu qu’ils composent un tout par leur harmonie et qu’ils s’accordent pour faire sur nous une impression unique, nous sommes contents.

—De sorte qu’une basse-cour, une baraque vermoulue, une triste plaine sèche, peuvent être aussi belles que la plus sublime montagne ?

—Certainement. Vous connaissez les prairies des peintres flamands, si plates; on ne se lasse pas de les regarder. Prenez quelque chose de plus trivial encore, un intérieur de Van Ostade; un vieux bonhomme aiguise un couperet dans un coin, la mère emmaillotte son nourrisson, trois ou quatre marmots roulent parmi les outils, les chaudrons et les bancs; une file de jambons s’échelonne dans la cheminée, et le grand vieux lit s’étale au fond sous des rideaux rouges. Quoi de plus ordinaire ? Mais toutes ces bonnes gens ont un air de contentement paisible; les bambins sont chaudement et à l’aise dans des culottes trop larges, antiquités luisantes transmises de génération en génération. Il faut des habitudes de sécurité et d’abondance, pour que le ménage éparpillé gise ainsi pêle-mêle à terre; il faut que ce bien-être dure de père en fils, pour que les meubles aient pris cette couleur sombre et que toutes les teintes soient d’accord. Il n’est pas un objet qui n’indique le laisser-aller de la vie facile, la bonne humeur uniforme. Si cette convenance mutuelle des parties est la marque d’une belle peinture, pourquoi pas d’une belle nature ? Réel ou figuré, l’objet est le même; je blâme ou je loue l’un du même droit que l’autre, parce que la pratique ou la violation des mêmes règles produit en moi la même jouissance ou le même déplaisir.

—Alors les montagnes peuvent avoir une autre beauté que le grandiose ?

—Oui, puisque parfois elles ont une autre expression. Voyez cette petite chaîne isolée, contre laquelle s’appuient les Thermes: personne n’y monte; elle n’a ni grands arbres, ni roches nues, ni points de vue. Eh bien, hier j’y ai ressenti un vrai plaisir; on suit l’âpre échine de la montagne sous la maigre couche de terre qu’elle bosselle de ses vertèbres; le gazon pauvre et dru, battu du vent, brûlé du soleil, forme un tapis serré de fils tenaces; les mousses demi-séchées, les bruyères noueuses, enfoncent leurs tiges résistantes entre les fentes du roc; les sapins rabougris rampent en tordant leurs tiges horizontales. De toutes ces plantes montagnardes sort une odeur aromatique et pénétrante, concentrée et exprimée par la chaleur. On sent qu’elles luttent éternellement contre un sol stérile, contre un vent sec, contre une pluie de rayons de feu, ramassées sur elles-mêmes, endurcies aux intempéries, obstinées à vivre. Cette expression est l’âme du paysage; or, autant d’expressions diverses, autant de beautés différentes, autant de passions remuées. Le plaisir consiste à voir cette âme. Si vous ne la démêlez pas ou qu’elle manque, une montagne vous fera justement l’effet d’un gros tas de cailloux.

—Vous jetez la pierre aux touristes; demain, dans la gorge des Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison. »

EAUX-CHAUDES