Vallée d’Ossau.—Types et costumes. ([Page 132.])

auprès de ses vaches; il s’approche et vous demande quelque petite chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête; elle s’arrête et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. « Je vous fais une belle route, dit-il; donnez-moi quelque petite chose. » Une bande de polissons jouent au bout d’une promenade; dès qu’ils vous voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays, et finissent par quêter quelque petite chose. Il en est ainsi dans toutes les Pyrénées.

Ils sont aussi marchands que mendiants. Rarement on traverse la rue sans être abordé par un guide qui vous offre ses services et vous demande la préférence. Si vous êtes assis sur une colline, vous voyez tomber du ciel deux ou trois enfants qui vous apportent des papillons, des pierres, des plantes curieuses, des bouquets de fleurs. Si vous approchez d’une étable, le propriétaire sort avec une écuelle de lait et veut à toute force vous le vendre. Un jour que je regardais un petit taureau, le bouvier me proposa de l’acheter.

Cette avidité n’est point choquante. Je remontais une fois derrière les Eaux-Bonnes le ruisseau de la Soude: c’est une sorte d’escalier disloqué qui tournoie pendant trois lieues entre des buis, dans un fond brûlé; il faut grimper sur des rocs pointus, sauter de saillie en saillie, marcher en équilibre sur des corniches étroites, gravir en zigzag des pentes escarpées de pierres roulantes. Le sentier ferait peur aux chèvres: on s’y meurtrit les pieds, et l’on court risque à chaque pas d’y prendre une entorse. J’y rencontrai de jeunes femmes et des filles de vingt ans, pieds nus, qui portaient au village, l’une un bloc de marbre dans sa hotte, l’autre trois sacs de charbon attachés ensemble, une autre cinq ou six longues et lourdes planches; la course est de trois lieues, par le soleil de midi; ajoutez trois lieues pour revenir: elle est payée dix sous.

Ils sont, comme les mendiants et les marchands, très-rusés et très-polis. La pauvreté oblige l’homme à calculer et à plaire: ils ôtent leur bonnet sitôt qu’on leur parle et sourient complaisamment; jamais de façons brutales ou naïves. Le proverbe dit très-bien: « Béarnais faux et courtois. » On se souvient des manières caressantes et de la parfaite habileté de leur Henri IV: il sut jouer tout le monde et ne heurter personne. En ce point et en beaucoup d’autres, il était de son pays. La nécessité aidant, je leur ai vu inventer des dissertations géologiques. Au milieu de juillet il y eut une sorte de tremblement de terre; on répandit le bruit qu’un vieux mur s’était écroulé: la vérité est que les fenêtres avaient tremblé, comme lorsqu’une grosse voiture passe. Aussitôt la moitié des baigneurs délogea: cent cinquante personnes s’enfuirent de Cauterets en deux jours; les voyageurs en chemise couraient à l’écurie la nuit pour atteler leurs voitures, et emportaient pour l’éclairer la lanterne de l’hôtel. Les paysans secouaient la tête d’un air de compassion et me disaient: « Voyez-vous, monsieur, ils vont chercher pis; s’il y a un tremblement, la plaine s’ouvrira et ils tomberont dans les crevasses, au lieu qu’ici la montagne est solide et les garantirait comme une maison. »

Cette même Jeannette, qui tient déjà une place si honorable dans mon histoire, fournira un exemple de la circonspection polie et de la réserve méticuleuse dont ils s’enveloppent quand ils ont peur de se compromettre. Son maître avait dessiné l’église voisine, et voulut juger son œuvre à la façon de Molière.

« Reconnaissez-vous cela, Jeannette ?

—Ah ! monsieur, c’est-y vous qui l’avez fait ?

—Qu’est-ce que j’ai copié là ?