Quoique pleins de respect pour Séméno Ennéconis et Ennéco Séménonis, nous nous sommes ennuyé infiniment en lisant les procès, les brigandages et les généalogies de tous ces illustres inconnus. Paul prétend que l’histoire savante est bonne pour les ânes savants; mille dates ne font pas une idée. Un jour le célèbre historien de la Suisse, Jean de Muller, ayant voulu réciter la liste de tous les seigneurs suisses, oublia le cinquante et unième descendant de je ne sais quel vicomte; de honte et de chagrin, il fut malade: c’est comme si un général tâchait de savoir combien chacun de ses soldats a de boutons à son habit.
Nous avons trouvé que de tout temps ces bons montagnards ont été gaigneurs et picoreurs. Il est si naturel de vouloir vivre, et bien vivre ! Surtout il est si doux de vivre aux dépens d’autrui ! Jadis, en Écosse, tout vaisseau naufragé appartenait aux gens de la côte; les navires brisés leur arrivaient comme les harengs dans la saison, récolte héréditaire et légitime; ils se jugeaient volés quand un naufragé tâchait de garder son habit. De même ici les étrangers. L’arrière-garde de Charlemagne y périt avec Roland; les montagnards avaient roulé sur elle une avalanche de pierres; après quoi ils se partagèrent les étoffes, l’argent, les mulets, les bagages, et chacun s’en fut dans sa tanière. Ils traitèrent pareillement une seconde armée envoyée par Louis le Débonnaire. J’imagine que ces passages leur paraissaient une bénédiction du ciel, et comme un don particulier de la divine Providence. De belles cuirasses, des lances neuves, des colliers, des habits chauds, il y avait là tout un magasin d’or, de fer et de laine. Probablement les femmes couraient à la rencontre, bénissant le bon époux qui avait songé le mieux aux intérêts de sa petite famille et rapportait le plus de provisions. Cette naïveté dans le vol subsiste encore en Calabre. Du temps de Napoléon, un préfet gourmandait un paysan aisé qui ne payait pas ses contributions; l’autre répondit avec une franchise d’honnête homme: « Ma foi, Excellence, ce n’est pas ma faute. Voilà quinze jours que je vais tous les soirs avec ma carabine me poster sur la route pour voir s’il ne passera personne. Personne ne passe; mais je vous promets d’y retourner, jusqu’à ce que j’aie ramassé les ducats que je vous dois. »
Ajoutez à cette habitude de vol une bravoure extrême; je crois que le pays cause l’une comme l’autre; l’extrême pauvreté ôte la timidité comme les scrupules; on tond de fort près la peau du prochain, mais on est prodigue de la sienne; on est aussi capable de résistance que de profits; on prend volontiers le bien d’autrui, et on garde le sien plus volontiers encore. La liberté a poussé ici de toute antiquité, hargneuse et sauvage, aussi indigène et aussi dure qu’une tige de buis. Écoutez de quel ton parle la charte primitive:
« Ce sont ici les fors du Béarn, dans lesquels il est fait mention qu’anciennement en Béarn il n’y avait pas de seigneur, et dans ce temps ils entendirent parler avec éloge d’un chevalier. Ils allèrent le chercher, et en firent leur seigneur pendant un an; et après, il ne les voulut tenir en leurs fors et coutumes. Et la cour de Béarn s’assembla alors à Pau, et ils le requirent de les tenir ès fors et coutumes. Et lui ne le voulut pas, et lors le tuèrent en pleine cour. »
Pareillement la terre d’Ossau garda ses priviléges, même contre son vicomte. Tout voleur qui entrait avec son butin dans la vallée y était en sûreté, et pouvait le lendemain se présenter impunément devant le vicomte; il n’était jugé que lorsque celui-ci ou sa femme en son absence entraient dans la vallée pour y rendre la justice. Cela n’arrivait guère, et la terre d’Ossau était « la retraite de tous les gens de mauvaise vie et picoreurs » des environs.
V.
Ces rudes mœurs, pleines de hasard et de dangers, faisaient autant de héros que de brigands. Le premier est le comte Gaston, un des chefs de la première croisade; c’était, comme tous les grands hommes du pays, un esprit entreprenant et adroit, homme d’expérience et homme d’avant-garde. Il alla en avant pour reconnaître Jérusalem, et construisit les machines du siége; il passait pour un des plus sages au conseil, et arbora le premier sur les murs les vaches du Béarn. Personne ne frappait plus fort et ne calculait plus juste; personne n’aimait mieux à calculer et à frapper. De retour, il se battit contre ses voisins, assiégea deux fois Saragosse, assiégea Bayonne, gagna, avec le roi Alphonse, deux grandes batailles contre les Maures. Quel bon temps pour ces esprits et ces muscles d’aventuriers ! On n’avait pas besoin alors de chercher la guerre; on la trouvait partout, et le profit avec elle. Les belles courses que ces cavalcades parmi les villes merveilleuses des Sarrasins d’Asie et des Maures d’Espagne ! Que de crânes à fendre et que d’or à rapporter ! On déchargeait ainsi le trop-plein de son imagination et de sa force; on trouvait à la fois l’emploi de son corps et le salut de son âme. On ne mourait pas sottement d’une balle égarée ou d’un boulet maladroit, au milieu d’une manœuvre correcte. On subissait tous les hasards et l’imprévu de la chevalerie errante; les sens étaient en éveil; les bras travaillaient, le corps était soldat; Gaston fut tué comme un simple cavalier dans une embuscade, avec l’évêque de Huesca.
Ce qui me plaît dans l’histoire, ce sont les petites circonstances et les détails de caractère. Tel bout de phrase indique une révolution dans les facultés et dans les passions; les grands événements y tiennent au large comme dans leur cause. Voici l’un de ces mots dans la vie de Gaston. Le jour où Jérusalem fut prise, on avait fait grâce à beaucoup de musulmans. « Mais le lendemain, les autres, fâchés de voir qu’il y avait encore des infidèles en vie, montèrent sur les toits du temple, et massacrèrent et déchirèrent tous les Sarrasins, hommes et femmes[B]. » Nul raisonnement, nulle délibération; à la vue de l’habit musulman, la colère et le sang leur montent au visage, et ils s’élancent, abattent et démembrent comme des lions ou des bouchers. Lope de Véga, vieux chrétien, âpre Espagnol, a retrouvé ce sentiment de sauvage et de fanatique:
GARCIA TELLO. Pourquoi, mon père, n’avez-vous pas amené un Maure pour que je puisse le voir ?
LE VIEUX TELLO, lui montrant les prisonniers. Eh bien, Garcia, en voilà.