La seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques, ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la lettre imprimée. On les reconnaît au manuel-guide, qu’ils ont toujours à la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des truites au lieu qu’indique le livre, font scrupuleusement toutes les stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit aux sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient d’éprouver. La veille d’une excursion, ils étudient le livre et apprennent d’avance l’ordre et la suite des sensations qu’ils doivent rencontrer: d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce, au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin l’attendrissement calme. Ils ne font et ne sentent rien que pièces en main et sur de bonnes autorités. En arrivant dans un hôtel, leur premier soin est de demander à leur voisin de table s’il y a un lieu de réunion, à quelle heure on s’y rassemble, comment on emploie les différentes heures du jour, sur quelle promenade on va dans l’après-midi, sur quelle autre le soir. Le lendemain, ils suivent tous ces renseignements en conscience. Ils sont vêtus à la mode des eaux, ils changent de toilette autant de fois que l’usage des eaux le juge convenable; ils font toutes les excursions qu’on doit faire, à l’heure où il faut les faire, dans l’équipage avec lequel il faut les faire. Ont-ils un goût ? on n’en sait rien: le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux. Ils ont la consolation de penser qu’ils ont marché dans la grande route et qu’ils
Lac d’Oo. ([Page 284.])
sont les imitateurs du genre humain. Ce sont les touristes dociles.
III.
La troisième variété marche en troupes et fait ses excursions en famille. Vous apercevez de loin une grande cavalcade tranquille: le père, la mère, deux filles, deux grands cousins, un ou deux amis, et quelquefois des ânes pour les bambins. On fouette les ânes, qui sont rétifs; on conseille la prudence aux jeunes gens fougueux; un coup d’œil retient les jeunes demoiselles autour du voile vert de leur mère. Les caractères distinctifs de cette variété sont le voile vert, l’esprit bourgeois, l’amour des siestes et des repas sur l’herbe; un signe infaillible est le goût des petits jeux de société. Cette variété est rare aux Eaux-Bonnes, plus fréquente à Bagnères-de-Bigorre et à Bagnères-de-Luchon. Elle est remarquable par sa prudence, par ses instincts culinaires, par ses habitudes économiques. Les individus qui font l’excursion s’arrêtent dans un endroit choisi dès la veille; on débarque des pâtés et des bouteilles. Si l’on n’a rien apporté, on va frapper à la cabane voisine pour avoir du lait; on s’étonne de le payer trois sous le verre; on trouve qu’il ressemble fort au lait de chèvre, et l’on se dit, après avoir bu, que l’écuelle de bois n’était pas trop propre. On regarde curieusement l’étable noire, demi-souterraine, où les vaches ruminent sur un lit de fougères: après quoi, les gens gros et gras s’asseyent ou se couchent. L’artiste de la famille tire son album et copie un pont, un moulin et autres paysages d’album. Les jeunes filles courent en riant et se laissent tomber essoufflées sur l’herbe; les jeunes gens courent après elles. Cette variété, originaire des grandes villes, principalement de Paris, veut retrouver aux Pyrénées les parties de plaisir de Meudon et de Montmorency.
IV.
Quatrième espèce: touristes dîneurs. A Louvie, une famille de Carcassonne, le père, la mère, un fils, une fille, une servante, descendirent de l’intérieur. Pour la première fois de leur vie, ils entreprenaient un voyage de plaisir. Le père était un de ces bourgeois fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin, conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur maison en bonbonnière, et s’installent dans leur bien-être, comme une huître dans sa coquille. Ils entrèrent avec stupeur dans une salle obscure, où des bouteilles demi-vides erraient parmi des plats refroidis. La nappe était tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le père, saisi d’indignation, demanda une tasse de thé et se mit à marcher d’un air tragique. Les autres se regardèrent douloureusement et s’assirent. Les plats arrivaient à la débandade, tous manqués. Les Carcassonnais se servaient, tournaient la viande dans leur assiette, la contemplaient et ne mangeaient pas. Ils demandèrent une seconde fois du thé; le thé ne parut point; on appela les voyageurs pour monter en voiture, et l’hôtelier réclama douze francs. Sans dire un mot, avec un geste d’horreur concentrée, le chef de famille paya. Puis, s’approchant de sa femme, il lui dit: « Vous l’avez voulu, madame ! » Au bout d’un quart d’heure l’orage creva; il épancha ses plaintes dans le sein du conducteur. Il déclara que la compagnie périrait si elle relayait chez de tels empoisonneurs; il espérait que les maladies emporteraient bientôt des gens aussi malpropres. On lui dit que dans le pays tout le monde était ainsi, et qu’on y vivait gaiement quatre-vingts ans. Il leva les yeux au ciel, renfonça son chagrin et reporta ses pensées vers Carcassonne.