La bataille. (Page 24).
étant mêlés les uns avec les autres, tellement qu’il ne manquait que du sel pour que ce fût un saloir.
Mais les plus jeunes des Basques, quoiqu’il n’y eût plus rien à tuer, tournaient les yeux de tous les côtés de la salle, grinçant les dents comme des lévriers après la curée; ils criaient de moment en moment tressaillant des jambes, et serrant leurs doigts après le manche de leur couteau; plusieurs, blessés et les lèvres blanches, ne sentaient point encore leurs blessures ni le manque de sang, restaient accroupis près de l’homme qu’ils avaient tué le dernier, et sursautaient sans le vouloir. Un ou deux riaient d’un rire fixe comme celui des fous, lâchant par instants un grondement rauque; et il y avait dans la chambre une telle vapeur de carnage qu’à les voir ainsi chanceler ou hurler, on les eût crus soûlés de vin.
Au soleil levant, ayant détaché les cinq noyés des arches, ils jetèrent au fil de l’eau tous les Bayonnais, et dirent qu’ils pourraient descendre ainsi jusqu’à leur mer, et que cette charretée de chair morte était le péage que payeraient les Basques. Les plaies figées se décollèrent par la froideur de l’eau; ce fut une belle vue: car, par le sang qui coulait, la rivière devint aussi vermeille que le ciel à l’orient.
Après cela les Basques et les gens de Bayonne combattirent plusieurs années encore, homme contre homme, bande contre bande; et beaucoup d’hommes braves moururent des deux parts. A la fin, les deux partis s’accordèrent pour s’en remettre à l’arbitrage de Bertrand Ezi, sire d’Albret. Le sire d’Albret dit que les Bayonnais ayant fait la première attaque étaient en faute; il ordonna que les Basques ne payeraient point à l’avenir de redevance, que tout au contraire la cité de Bayonne leur payerait quinze cents écus d’or neufs, et établirait dix prébendes presbytérales devant coûter quatre mille écus vieux du premier coin de France, de bon or et de loyal poids, pour le repos des âmes des cinq gentilshommes noyés sans confession, lesquelles peut-être, étaient dans le purgatoire et avaient besoin de beaucoup de messes pour en sortir. Mais les Basques ne voulurent pas que Pé de Puyane, le maire, fût compris dans cette paix, ni lui, ni ses fils, et se réservèrent de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils eussent pris vengeance sur sa chair et sur sa race. Le maire se retira à Bordeaux, dans la maison du prince de Galles, dont il était grand ami et bon serviteur, et pendant deux ans ne sortit point de la ville, sinon trois ou quatre fois, bien cuirassé, et avec une escorte de gens d’armes. Mais un jour, étant allé voir une vigne qu’il avait achetée, il s’écarta un peu de sa troupe pour relever un gros cep noir qui tombait dans le fossé; un instant après, ses hommes entendirent un petit cri sec, comme celui d’une grive qui se prend au lacet; ayant couru, ils virent Pé de Puyane mort avec un couteau long d’une brasse qui était entré dans l’aisselle au défaut de la cuirasse. Son fils aîné Sébastien, qui avait fui à Toulouse, fut tué par Augustin de Lahet, neveu du noyé; l’autre, Hugues, survécut, et fit souche, parce qu’étant allé par mer en Angleterre, il y resta, et reçut du roi Édouard un fief de chevalier. Mais ni lui ni ses enfants ne revinrent jamais en Gascogne; ils firent sagement; car ils y eussent trouvé leurs fossoyeurs.
BIARRITZ—SAINT-JEAN-DE-LUZ
I.
A une demi-lieue, au tournant d’un chemin, on aperçoit un coteau d’un bleu singulier: c’est la mer. Puis on descend, par une route qui serpente, jusqu’au village.