VII.
Mon esprit s’est fort agrandi par la réflexion. Par une méthode sûre, des conjectures solides et une attention soutenue, j’ai pénétré plusieurs secrets de la nature.
Le chien est un animal si difforme, d’un caractère si désordonné, que de tout temps il a été considéré comme un monstre, né et formé en dépit de toutes les lois. En effet, lorsque le repos est l’état naturel, comment expliquer qu’un animal soit toujours remuant, affairé, et cela sans but ni besoin, lors même qu’il est repu et n’a point peur ? Lorsque la beauté consiste universellement dans la souplesse, la grâce et la prudence, comment admettre qu’un animal soit toujours brutal, hurlant, fou, se jetant au nez des gens, courant après les coups de pieds et les rebuffades ? Lorsque le favori et le chef-d’œuvre de la création est le chat, comment comprendre qu’un animal le haïsse, courre sur lui sans en avoir reçu la moindre égratignure, et lui casse les reins sans avoir envie de manger sa chair ?
Ces contrariétés prouvent que les chiens sont des damnés; très-certainement les âmes coupables et punies passent dans leurs corps. Elles y souffrent: c’est pourquoi ils se tracassent et s’agitent sans cesse. Elles ont perdu la raison: c’est pourquoi ils gâtent tout, se font battre, et sont enchaînés les trois quarts du jour. Elles haïssent le beau et le bien: c’est pourquoi ils tâchent de nous étrangler.
VIII.
Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri; la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint la véritable explication des choses.
Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier, disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.
Mais il est évident que ceci est une opinion de pauvres hères, lesquels, n’ayant jamais mangé que du rat, n’imaginaient pas une meilleure cuisine. Puis les greniers sont couleur de bois ou gris, et le ciel est bleu, ce qui achève de les confondre.
A la vérité ils appuyaient leur opinion d’une remarque assez fine: « Il est visible, disaient-ils, que le ciel est un grenier à paille ou farine, car il en sort très-souvent des nuages blonds, comme lorsqu’on vanne le blé, ou blancs, comme lorsqu’on saupoudre le pain dans la huche. »
Mais je leur réponds que les nuages ne sont point formés par des écailles de grain ou par la poussière de farine; car lorsqu’ils tombent, c’est de l’eau qu’on reçoit.