— Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton père, car j'ai appris par la renommée que Nisos était à Doulikhios un homme honnête et riche. On dit que tu es né de lui, et tu sembles un homme sage. Je te dis ceci; écoute et comprends-moi. Rien n'est plus misérable que l'homme parmi tout ce qui respire ou rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les dieux lui conservent la force et que ses genoux se meuvent; mais quand les dieux heureux lui ont envoyé les maux, il ne veut pas les subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres, semblable aux jours changeants qu'amène le père des hommes et des dieux. Moi aussi, autrefois, j'étais heureux parmi les guerriers, et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans ma violence, me fiant à l'aide de mon père et de mes frères. C'est pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en silence les dons des dieux. Je vois les prétendants, pleins de pensées iniques, consumant les richesses et outrageant la femme d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de la terre de la patrie. Qu'un daimôn te ramène dans ta demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la chère terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage, que tout se décidera entre les prétendants et lui, quand il reviendra dans ses demeures.

Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et remit la coupe entre les mains du prince des peuples. Et celui-ci, le coeur déchiré et secouant la tête, allait à travers la salle, car, en effet, son âme prévoyait des malheurs. Mais cependant il ne devait pas éviter la kèr, et Athènè l'empêcha de partir, afin qu'il fût tué par les mains et par la lance de Tèlémakhos. Et il alla s'asseoir de nouveau sur le thrône d'où il s'était levé.

Alors, la déesse Athènè aux yeux clairs mit dans l'esprit de la fille d'Ikarios, de la prudente Pènélopéia, d'apparaître aux prétendants, afin que leur coeur fût transporté, et qu'elle-même fût plus honorée encore par son mari et par son fils. Pènélopéia se mit donc à rire légèrement, et elle dit:

— Eurynomè, voici que mon âme m'excite maintenant à apparaître aux prétendants odieux. Je dirai à mon fils une parole qui lui sera très utile. Je lui conseillerai de ne point se mêler aux prétendants insolents qui lui parlent avec amitié et méditent sa mort.

Et Eurynomè l'intendante lui répondit:

— Mon enfant, ce que tu dis est sage; fais-le. Donne ce conseil à ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonné de larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les dieux qu'il devint.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

— Eurynomè, ne me parle point, tandis que je gémis, de laver et de parfumer mon corps. Les dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi ma splendeur, du jour où Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Mais ordonne à Autonoè et à Hippodamia de venir, afin de m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au milieu des hommes, car j'en aurais honte.

Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin d'avertir les servantes et qu'elles vinssent à la hâte.

Et, alors, la déesse Athènè aux yeux clairs eut une autre pensée, et elle répandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle- ci s'endormit, penchée en arrière, et sa force l'abandonna sur le lit de repos. Et, alors, la noble déesse lui fit des dons immortels, afin qu'elle fût admirée des Akhaiens. Elle purifia son visage avec de l'ambroisie, de même que Kythéréia à la belle couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des Kharites. Elle la fit paraître plus grande, plus majestueuse, et elle la rendit plus blanche que l'ivoire récemment travaillé. Cela fait, la noble déesse s'éloigna, et les deux servantes aux bras blancs, ayant été appelées, arrivèrent de la maison, et le doux sommeil quitta Pènélopéia. Et elle pressa ses joues avec ses mains, et elle s'écria: