— Ô vieillard, tu n'es point inhabile à cultiver un verger. Tout est ici bien soigné, l'olivier, la vigne, le figuier, le poirier. Aucune portion de terre n'est négligée dans ce verger. Mais je te le dirai, et n'en sois point irrité dans ton âme: tu ne prends point les mêmes soins de toi. Tu subis à la fois la triste vieillesse et les vêtements sales et honteux qui te couvrent. Ton maître ne te néglige point ainsi sans doute à cause de ta paresse, car ton aspect n'est point servile, et par ta beauté et ta majesté tu es semblable à un roi. Tu es tel que ceux qui, après le bain et le repas, dorment sur un lit moelleux, selon la coutume des vieillards. Mais dis-moi la vérité. De qui es-tu le serviteur? De qui cultives-tu le verger? Dis-moi la vérité, afin que je la sache: suis-je parvenu à Ithakè, ainsi que me l'a dit un homme que je viens de rencontrer et qui est insensé, car il n'a su ni m'écouter, ni me répondre, quand je lui ai demandé si mon hôte est encore vivant ou s'il est mort et descendu dans les demeures d'Aidès. Mais je te le dis; écoute et comprends-moi. Je donnai autrefois l'hospitalité, sur la chère terre de la patrie, à un homme qui était venu dans ma demeure, le premier, entre tous les étrangers errants. Il disait qu'il était né à Ithakè et que son père était Laertès Arkeisiade. L'ayant conduit dans ma demeure, je le reçus avec tendresse. Et il y avait beaucoup de richesses dans ma demeure, et je lui fis de riches présents hospitaliers, car je lui donnai sept talents d'or bien travaillé, un kratère fleuri en argent massif, douze manteaux simples, autant de tapis, douze autres beaux manteaux et autant de tuniques, et, par surcroît, quatre femmes qu'il choisit lui-même, belles et très habiles à tous les ouvrages.
Et son père lui répondit en pleurant:
— Étranger, certes, tu es dans la contrée sur laquelle tu m'interroges; mais des hommes iniques et injurieux l'oppriment, et les nombreux présents que tu viens de dire sont perdus. Si tu eusses rencontré ton hôte dans Ithakè, il t'eût congédié après t'avoir donné l'hospitalité et t'avoir comblé d'autant de présents qu'il en a reçu de toi, comme c'est la coutume. Mais dis-moi la vérité: combien y a-t-il d'années que tu as reçu ton hôte malheureux? C'était mon fils, si jamais quelque chose a été! Le malheureux! Loin de ses amis et de sa terre natale, ou les poissons l'ont mangé dans la mer, ou, sur la terre, il a été déchiré par les bêtes féroces et par les oiseaux, et ni sa mère, ni son père, nous qui l'avons engendré, ne l'avons pleuré et enseveli. Et sa femme si richement dotée, la sage Pènélopéia n'a point pleuré, sur le lit funèbre, son mari bien-aimé, et elle ne lui a point fermé les yeux, car tel est l'honneur des morts! Mais dis-moi la vérité, afin que je la sache. Qui es-tu parmi les hommes? Où sont ta ville et tes parents? Où s'est arrêtée la nef rapide qui t'a conduit ici ainsi que tes divins compagnons? Es-tu venu, comme un marchand, sur une nef étrangère, et, t'ayant débarqué, ont-ils continué leur route?
Et le prudent Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
— Certes, je te dirai toute la vérité. Je suis d'Alybas, où j'ai mes demeures illustres; je suis le fils du roi Apheidas Polypèmonide, et mon nom est Épèritos. Un daimôn m'a poussé ici, malgré moi, des côtes de Sikaniè, et ma nef s'est arrêtée, loin de la ville, sur le rivage. Voici la cinquième année qu'Odysseus a quitté ma patrie. Certes, comme il partait, des oiseaux apparurent à sa droite, et je le renvoyai, m'en réjouissant, et lui-même en était joyeux quand il partit. Et nous espérions, dans notre âme, nous revoir et nous faire de splendides présents.
Il parla ainsi, et la sombre nuée de la douleur enveloppa Laertès, et, avec de profonds gémissements, il couvrit à deux mains sa tête blanche de poussière. Et l'âme d'Odysseus fut émue, et un trouble violent monta jusqu'à ses narines en voyant ainsi son cher père; et il le prit dans ses bras en s'élançant, et il le baisa et lui dit:
— Père! Je suis celui que tu attends, et je reviens après vingt ans dans la terre de la patrie. Mais cesse de pleurer et de gémir, car, je te le dis, il faut que nous nous hâtions. J'ai tué les prétendants dans nos demeures, châtiant leurs indignes outrages et leurs mauvaises actions.
Et Laertès lui répondit:
— Si tu es Odysseus mon fils de retour ici, donne moi un signe manifeste qui me persuade.
Et le prudent Odysseus lui répondit: