— Malheureux, tu songes donc encore aux travaux de la guerre? Et tu ne veux pas céder, même aux dieux immortels! Mais Skyllè n'est point mortelle, et c'est un monstre cruel, terrible et sauvage, et qui ne peut être combattu. Aucun courage ne peut en triompher. Si tu ne te hâtes point, ayant saisi tes armes près de la roche, je crains que, se ruant de nouveau, elle emporte autant de têtes qu'elle a déjà enlevé d'hommes. Vogue donc rapidement, et invoque Krataïs, mère de Skyllè, qui l'a enfantée pour la perte des hommes, afin qu'elle l'apaise, et que celle-ci ne se précipite point de nouveau. Tu arriveras ensuite à l'île Thrinakiè. Là, paissent les boeufs et les gras troupeaux de Hèlios. Et il a sept troupeaux de boeufs et autant de brebis, cinquante par troupeau. Et ils ne font point de petits, et ils ne meurent point, et leurs pasteurs sont deux nymphes divines, Phaéthousa et Lampétiè, que la divine Néaira a conçues du Hypérionide Hèlios. Et leur mère vénérable les enfanta et les nourrit, et elle les laissa dans l'île Thrinakiè, afin qu'elles habitassent au loin, gardant les brebis paternelles et les boeufs aux cornes recourbées. Si, songeant à ton retour, tu ne touches point à ces troupeaux, vous rentrerez tous dans Ithakè, après avoir beaucoup souffert; mais si tu les blesses, alors je te prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Et tu échapperas seul, mais tu rentreras tard et misérablement dans ta demeure, ayant perdu tous tes compagnons.
Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et la noble déesse Kirkè disparut dans l'île. Et, retournant vers ma nef, j'excitai mes compagnons à y monter et à détacher les câbles. Et ils montèrent aussitôt, et ils s'assirent en ordre sur les bancs, et ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Kirkè aux beaux cheveux, terrible et vénérable déesse, envoya derrière la nef à proue bleue un vent favorable qui emplit la voile; et, toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes, et le vent et le pilote nous conduisirent. Alors, triste dans le coeur, je dis à mes compagnons:
— Ô amis, il ne faut pas qu'un seul, et même deux seulement d'entre nous, sachent ce que m'a prédit la noble déesse Kirkè; mais il faut que nous le sachions tous, et je vous le dirai. Nous mourrons après, ou, évitant le danger, nous échapperons à la mort et à la kèr. Avant tout, elle nous ordonne de fuir le chant et la prairie des divines Seirènes, et à moi seul elle permet de les écouter; mais liez-moi fortement avec des cordes, debout contre le, mât, afin que j'y reste immobile, et, si je vous supplie et vous ordonne de me délier, alors, au contraire, chargez-moi de plus de liens.
Et je disais cela à mes compagnons, et, pendant ce temps, la nef bien construite approcha rapidement de l'île des Seirènes, tant le vent favorable nous poussait; mais il s'apaisa aussitôt, et il fit silence, et un daimôn assoupit les flots. Alors, mes compagnons, se levant, plièrent les voiles et les déposèrent dans la nef creuse; et, s'étant assis, ils blanchirent l'eau avec leurs avirons polis. Et je coupai, à l'aide de l'airain tranchant, une grande masse ronde de cire, dont je pressai les morceaux dans mes fortes mains; et la cire s'amollit, car la chaleur du roi Hèlios était brûlante, et j'employais une grande force. Et je fermai les oreilles de tous mes compagnons. Et, dans la nef, ils me lièrent avec des cordes, par les pieds et les mains, debout contre le mât. Puis, s'asseyant, ils frappèrent de leurs avirons la mer écumeuse.
Et nous approchâmes à la portée de la voix, et la nef rapide, étant proche, fut promptement aperçue par les Seirènes, et elles chantèrent leur chant harmonieux:
— Viens, ô illustre Odysseus, grande gloire des Akhaiens. Arrête ta nef, afin d'écouter notre voix. Aucun homme n'a dépassé notre île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix; puis, il s'éloigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. Nous savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi devant la grande Troiè par la volonté des dieux, et nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière.
Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon coeur voulait les entendre; et, en remuant les sourcils, je fis signe à mes compagnons de me détacher; mais ils agitaient plus ardemment les avirons; et, aussitôt, Périmèdès et Eurylokhos, se levant, me chargèrent de plus de liens.
Après que nous les eûmes dépassées et que nous n'entendîmes plus leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirèrent la cire de leurs oreilles et me détachèrent; mais, à peine avions-nous laissé l'île, que je vis de la fumée et de grands flots et que j'entendis un bruit immense. Et mes compagnons, frappés de crainte, laissèrent les avirons tomber de leurs mains. Et le courant emportait la nef, parce qu'ils n'agitaient plus les avirons. Et moi, courant çà et là, j'exhortai chacun d'eux par de douces paroles:
— Ô amis, nous n'ignorons pas les maux. N'avons nous pas enduré un mal pire quand le kyklôps nous tenait renfermés dans sa caverne creuse avec une violence horrible? Mais, alors, par ma vertu, par mon intelligence et ma sagesse, nous lui avons échappé. Je ne pense pas que vous l'ayez oublié. Donc, maintenant, faites ce que je dirai; obéissez tous. Vous, assis sur les bancs, frappez de vos avirons les flots profonds de la mer; et toi, pilote, je t'ordonne ceci, retiens-le dans ton esprit, puisque tu tiens le gouvernail de la nef creuse. Dirige-la en dehors de cette fumée et de ce courant, et gagne cet autre écueil. Ne cesse pas d'y tendre avec vigueur, et tu détourneras notre perte.
Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais je ne leur dis rien de Skyllè, cette irrémédiable tristesse, de peur qu'épouvantés, ils cessassent de remuer les avirons, pour se cacher tous ensemble dans le fond de la nef. Et alors j'oubliai les ordres cruels de Kirkè qui m'avait recommandé de ne point m'armer. Et, m'étant revêtu de mes armes splendides, et, ayant pris deux, longues lances, je montai sur la proue de la nef d'où je croyais apercevoir d'abord la rocheuse Skyllè apportant la mort à mes compagnons. Mais je ne pus la voir, mes yeux se fatiguaient à regarder de tous les côtés de la roche noire.