Et celui-ci adaptait à ses pieds des sandales qu'il taillait dans la peau d'une vache coloriée. Et trois des autres porchers étaient dispersés, faisant paître leurs porcs; et le quatrième avait été envoyé par nécessité à la ville, avec un porc pour les prétendants orgueilleux, afin que ceux-ci, l'ayant tué, dévorassent sa chair.
Et aussitôt les chiens aboyeurs virent Odysseus, et ils accoururent en hurlant; mais Odysseus s'assit plein de ruse, et le bâton tomba de sa main. Alors il eût subi un indigne traitement auprès de l'étable qui était à lui; mais le porcher accourut promptement de ses pieds rapides; et le cuir lui tomba des mains, et, en criant, il chassa les chiens à coups de pierres, et il dit au roi:
— Ô vieillard, certes, ces chiens allaient te déchirer et me couvrir d'opprobre. Les dieux m'ont fait assez d'autres maux. Je reste ici, gémissant, et pleurant un roi divin, et je nourris ses porcs gras, pour que d'autres que lui les mangent; et peut-être souffre-t-il de la faim, errant parmi les peuples étrangers, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais suis-moi, et entrons dans l'étable, ô vieillard, afin que, rassasié dans ton âme de nourriture et de vin, tu me dises d'où tu es et quels maux tu as subis.
Ayant ainsi parlé, le divin porcher le précéda dans l'étable, et, l'introduisant, il le fit asseoir sur des branches épaisses qu'il recouvrit de la peau d'une chèvre sauvage et velue. Et, s'étant couché sur cette peau grande et épaisse, Odysseus se réjouit d'être reçu ainsi, et il dit:
— Que Zeus, ô mon hôte, et les autres dieux immortels t'accordent ce que tu désires le plus, car tu me reçois avec bonté.
Et le porcher Eumaios lui répondit:
— Etranger, il ne m'est point permis de mépriser même un hôte plus misérable encore, car les étrangers et les pauvres viennent de Zeus, et le présent modique que nous leur faisons lui plaît; car cela seul est au pouvoir d'esclaves toujours tremblants que commandent de jeunes rois. Certes, les dieux s'opposent au retour de celui qui m'aimait et qui m'eût donné un domaine aussi grand qu'un bon roi a coutume d'en donner à son serviteur qui a beaucoup travaillé pour lui et dont un dieu a fait fructifier le labeur; et, aussi, une demeure, une part de ses biens et une femme désirable. Ainsi mon travail a prospéré, et le roi m'eût grandement récompensé, s'il était devenu vieux ici; mais il a péri. Plût aux dieux que la race des Hélénè eût péri entièrement, puisqu'elle a rompu les genoux de tant de guerriers! car mon maître aussi, pour la cause d'Agamemnôn, est allé vers Ilios nourrice de chevaux, afin de combattre les Troiens.
Ayant ainsi parlé, il ceignit sa tunique, qu'il releva, et, allant vers les étables où était enfermé le troupeau de porcs, il prit deux jeunes pourceaux, les égorgea, alluma le feu, les coupa et les traversa de broches, et, les ayant fait rôtir, les offrit à Odysseus, tout chauds autour des broches. Puis, il les couvrit de farine blanche, mêla du vin doux dans une coupe grossière, et, s'asseyant devant Odysseus, il l'exhorta à manger et lui dit:
— Mange maintenant, ô étranger, cette nourriture destinée aux serviteurs, car les prétendants mangent les porcs gras, n'ayant aucune pudeur, ni aucune bonté. Mais les dieux heureux n'aiment pas les actions impies, et ils aiment au contraire la justice et les actions équitables. Même les ennemis barbares qui envahissent une terre étrangère, à qui Zeus accorde le butin, et qui reviennent vers leurs demeures avec des nefs pleines, sentent l'inquiétude et la crainte dans leurs âmes. Mais ceux-ci ont appris sans doute, ayant entendu la voix d'un dieu, la mort fatale d'Odysseus, car ils ne veulent point rechercher des noces légitimes, ni retourner chez eux; mais ils dévorent immodérément, et sans rien épargner, les biens du roi; et, toutes les nuits et tous les jours qui viennent de Zeus, ils sacrifient, non pas une seule victime, mais deux au moins. Et ils puisent et boivent le vin sans mesure. Certes, les richesses de mon maître étaient grandes. Aucun héros n'en avait autant, ni sur la noire terre ferme, ni dans Ithakè elle-même. Vingt hommes n'ont point tant de richesses. Je t'en ferai le compte: douze troupeaux de boeufs sur la terre ferme, autant de brebis, autant de porcs, autant de larges étables de chèvres. Le tout est surveillé par des pasteurs étrangers. Ici, à l'extrémité de l'île, onze grands troupeaux de chèvres paissent sous la garde de bons serviteurs; et chacun de ceux-ci mène tous les jours aux prétendants la meilleure des chèvres engraissées. Et moi, je garde ces porcs et je les protège, mais j'envoie aussi aux prétendants le meilleur et le plus gras.
Il parla ainsi, et Odysseus mangeait les chairs et buvait le vin en silence, méditant le malheur des prétendants. Après qu'il eut mangé et bu et satisfait son âme, Eumaios lui remit pleine de vin la coupe où il avait bu lui-même. Et Odysseus la reçut, et, joyeux dans son coeur, il dit à Eumaios ces paroles ailées: