Je me rappelais la figure de celui-là: c'était mon homme de Lampassas qui avait jugé à propos de m'expédier à Santa Rosa où je n'arrivai jamais, au lieu de me faire danser au bout de la branche d'un arbre, comme c'en était l'habitude, en ces temps-là.
Je lui devais de la reconnaissance et j'entamai la conversation.
Après les compliments d'usage en pareille occasion, je lui demandai s'il se rappelait, par hasard, les circonstances de notre première entrevue à Lampassas, en 1866.
Il se remettait ma figure et me demanda de vouloir bien lui rafraîchir la mémoire par un récit circonstancié des événements qui avaient marqué notre première rencontre.
Je luis redis mon histoire et il me félicita d'avoir pu, en des temps aussi difficiles m'en être retiré avec la vie sauve.
Nous causâmes longuement et il m'avoua que j'avais eu une chance toute particulière de ne pas l'avoir rencontré quinze jours plus tard.
Je lui en demandai la raison.
--Ma brigade quitta Lampassas, le lendemain de votre départ pour Santa Rosa, me répondit-il. Nous nous rendions à Durango dans le dessein d'attaquer le colonel Jeannin-Gros qui s'y trouvait en garnison avec un bataillon de la Légion Etrangère. Nous attaquâmes avec des forces supérieures, cinq contre un et force fut au brave colonel d'évacuer la ville et de se retirer devant nos troupes. Nous avions raison de croire que nous resterions en possession du pays, au moins pour quelques jours, comme les troupes françaises se trouvaient alors en grande partie occupées à Guadalajara. Nous avions compté sans Dupin qui rôdait dans ces parages. Deux jours après notre entrée, Jeannin-Gros que nous croyions en pleine déroute revint à la charge et nous attaqua assez vivement pour me décider à détacher deux régiments de ma brigade, pour le combattre en rase campagne. Ce diable de Dupin s'était concerté avec lui, et nos soldats avaient à peine franchi les fortifications et engagé le feu contre la Légion Etrangère, que deux escadrons de Cavaliers et une batterie de campagne des Contre-guerillas, cachés dans le champaral, se ruèrent sur notre arrière-garde. Je commandais en personne, mais mes hommes crurent, aux cris poussés par les "diablos colorados" que nous avions affaire à des forces supérieures. Une panique s'ensuivit et nous rentrâmes pêle-mêle dans Durango après avoir perdu 500 hommes tués, blessés et faits prisonniers. Le soir même, à la faveur de l'obscurité, nous fûmes forcés à notre tour, de nous retirer devant les forces combinées de Jeannin-Gros et de Dupin. Jugez de mon humeur. C'est ce qui me fait vous dire que si j'avais eu alors, entre mes mains, un homme appartenant à la contre-guerilla, je lui aurais, tout probablement, fait passer un mauvais quart-d'heure.
--En effet, répondis-je, je tiens du colonel Dupin lui-même les détails de cette affaire. Mais que voulez-vous, général, malgré tous nos succès d'alors, les circonstances nous ont forcés d'abandonner l'espoir d'établir un empire sur le sol du Mexique. Espérons ensemble, que l'avenir réserve à votre pays natal une ère de paix et de prospérité.
Le général me serra la main et me remercia de mes bons souhaits pour la République Mexicaine.