Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement, et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle du vieil avare, cinquante ans après son trépas.

Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque, en l'honneur du retour heureux des voyageurs.

On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde sensible dans le cœur du paysan franco-canadien: la croyance à tout ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.

Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».

VI

La fenaison

La faux s'en va de droite à gauche,
Avec un rythme cadencé;
L'herbe, à mesure qu'on la fauche,
Tombe et s'aligne en rang pressé.
De mulots une bande folle
Est interrompue en ses jeux;
Oiseaux, abeilles, tout s'envole;
La couleuvre est coupée en deux.

(Pierre Dupont.)

[Pierre Dupont, La Chanson des foins (3e strophe), dans La Nouvelle Lyre, 1858.]

Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié, Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison déjà commencée.