—Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon cœur me dit que je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je vous accorde la main de ma fille Jeanne.
—Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.
Jules embrassa sa sœur et serra la main de son ami, et une fois la glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa sœur en s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher le trop plein de leurs cœurs et de recommencer le délicieux roman—si ancien et toujours si nouveau—des premières amours.
Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux cœurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le vide qui pourrait exister sur ce sujet.
Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour la nuit.
Jeanne avait repris, le cœur gros des émotions du jour, la route de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux espérances de l'avenir.
Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne à Contrecœur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, d'amour, et de bonheur.
Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. Pendant que Pierre se rendait à Contrecœur, pour demander à M. Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.
On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et de la fermière de Lavaltrie.
Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.