Le médecin qui était un brave homme sentit son cœur se serrer à la vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par l'émotion:

—Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions ensemble pour le repos de son âme patriotique.

Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.

Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main pressait encore la main froide et inerte du cadavre.

Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant à celui qui paraissait compatir à sa douleur:

—Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...

DEUXIÈME PARTIE

Les filatures de l'étranger

Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,
Il est sous le soleil une terre bénie,
Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,
Le naufragé revoit des rives parfumées,
Où cœurs endoloris, nations opprimées
Trouvent un fraternel accueil.
Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,
Et suivant dans son vol la république ailée,
Tous les peuples unis vont se donnant la main;
Là Washington jeta la semence féconde
Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde
Le vrai berceau du genre humain.
Là, point de rois divins, point de noblesses nées;
Par le mérite seul, les têtes couronnées
S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;
Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,
La fière indépendance étend ses grandes ailes
De l'un jusqu'à l'autre océan!

(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)