C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et ton départ de Contrecœur. Je croyais rêver, mais on me dit de m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les renseignements voulus. Ah! chère sœur, le malheur t'a rudement éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille, tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite sœur, et n'oublie pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié. À dimanche prochain!

Ton frère qui t'aime,

JULES GIRARD.

IX

L'incendie du «Granite Mill»

Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad» et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne, afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.

Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.

On se mit à table où quelques personnes étaient en train de causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.

—Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé une manufacture, hier matin, à Fall River?

—Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous arrivons de Montréal, ce matin même.