J'ai continué à lire les Lettres du Baron de Lahontan, et en filant à toute vapeur, douillettement installé dans le fauteuil à bascule d'un Pullman car, je revoyais à travers deux siècles de distance, les voyageurs d'autrefois allant à la découverte des peuplades sauvages qui vivaient à l'ouest du Mississipi. Les terribles Sioux de la plaine chassaient alors le bison là où s'élèvent maintenant des cités populeuses et florissantes, et ces valeureux guerriers, après avoir lutté avec acharnement contre la marche implacable de la civilisation, ont été refoulés Jusqu'au coeur des Montagnes-Rocheuses. Les Sioux furent les seuls guerriers qui luttèrent avec avantage contre les Iroquois, et Lahontan nous fait le récit d'une bataille qui eut lieu, sur le Mississipi, dans une île qui portait, de son temps, le nom d'Ile aux Rencontres, en mémoire de ce fait d'armes:
J'arrivai le 2 mars au fleuve du Mississipi que je trouvai beaucoup plus rapide et plus profond que la première fois, à cause des pluyes et du débordement des rivières. Pour nous épargner de la rame, nous nous abandonnâmes au courant. Le dixième nous arrivâmes à l'Ile aux Rencontres. Cette île est située vis-à-vis. On lui a donné le nom de rencontres depuis qu'un parti de 400 Iroquois y fut défait par 300 Nadouessis ou Sioux. Voici en peu de mots comment la chose arriva. Ces Iroquois ayant dessein de surprendre certains peuples situez aux environs des Otentas que je vous ferai bientôt connaître, arrivèrent chez les Illinois, qui leur fournirent des vivres, et chez lesquels ils construisirent leurs canots. S'étant embarquez sur le fleuve de Mississipi, ils furent découverts par une autre petite flotte qui descendait le fleuve de l'autre côté. Les Iroquois traversèrent aussitôt à cette île, nommée depuis aux rencontres. Les Sioux soupçonnant leur dessein, sans savoir quel était ce peuple, (car ils ne connaissaient les Iroquois que de réputation) se hâtèrent de les joindre.
Les deux partis se postèrent chacun sur une pointe de l'île, ce sont les deux endroits désignés sur ma carte par deux croix. Il ne furent pas plus tôt en vue que les Iroquois s'écrièrent: Qui êtes-vous? Sioux, répondirent les autres. Ceux-ci ayant fait à leur tour la même demande, les Iroquois répondirent avec une pareille franchise. Et où allez-vous continuèrent les Iroquois.--A la chasse aux boeufs, répondirent les Sioux; mais vous, Iroquois, quel est votre but?--Nous allons, répartirent-ils, à la chasse aux hommes?--Eh bien, dirent les Sioux, n'allez pas plus loin, nous sommes des hommes. Sur ce défi les deux partis débarquèrent de chaque côté de l'île. Ensuite le chef des Sioux ayant brisé tous les canots à coups de hache, il dit à ses guerriers qu'il fallait vaincre ou mourir, et en même temps donna tête baissée contre les Iroquois. Ceux-ci le reçurent d'abord avec une nuée de flèches; mais les autres ayant essuyé cette première décharge qui ne laissa pas de leur tuer 80 hommes, fondirent, la massue à la main, sur leurs ennemis, qui n'ayant pas le temps de recharger furent défaits à plate couture. Ce combat qui dura deux heures fut si chaud que 260 Iroquois y perdirent la vie et tout le reste du parti fut pris, pas un seul n'échappa. Quelques Iroquois ayant tenté de se sauver sur la fin du combat, le chef victorieux les fit poursuivre par dix ou douze des siens dans un des canots qui lui restaient pour butin, si bien qu'on atteignit les fuyards qui furent tous noyés. Après cette victoire, ils coupèrent le nez et les oreilles aux deux prisonniers les plus agiles, et les ayant munis de leurs fusils, de poudre et de plomb, ils leur laissèrent la liberté de retourner dans leur pays, pour dire à leur compatriotes qu'ils ne se servissent plus de femmes pour faire la chasse aux hommes. (Lahontan, Vol. I, lettre 26, 28 mai 1689.)
Ce récit est absolument typique des moeurs de cette époque; mais les Iroquois, les Sioux et les bisons ont presque disparu depuis, de la face du globe. Il ne reste guère qu'une poignée d'Iroquois au Canada et dans l'Etat de New-York; et les Sioux, depuis leur fameux massacre du régiment de Custer, en 1876, ont été refoulés dans les montagnes et sont aujourd'hui soumis, comme les Iroquois du Canada, au régime sévère de la tutelle du gouvernement américain. Comme toutes les tribus de l'Ouest des Etats-Unis, ces terribles guerriers de la plaine ont été transportés et sont retenus, bon gré mal gré, sur les réserves qui leur sont assignées, comme lieux de résidence, par les autorités de Washington.
Quant aux bisons qui erraient à l'état sauvage, au nombre de plus de 8,000,000, il y a à peine vingt ans, dans les plaines situées entre le Mississipi à l'est et les Montagnes-Rocheuses à l'ouest, il n'en reste pas aujourd'hui six cents, en tout et partout, d'après un rapport officiel du Smithsonian Institute de Washington. Sur ce nombre, trois cent-quatre sont captifs, en différents endroits; deux cents sont placés sous la sauvegarde des autorités dans le parc national de la Yellow stone, et les autres paissent à l'état sauvage dans les vallées inaccessibles formées par les chaînes de montagnes du Wyoming, du Dakota et du Montana.
Il en reste aussi quelques-uns dans les prairies des territoires du Nord-Ouest au Canada, mais le nombre en est si restreint que la race disparaîtra fatalement à très courte échéance. Le Kansas, l'Iowa, le Colorado, le Wyoming, le Nebraska où paissaient ces énormes troupeaux de buffles, ont été tour à tour livrés à la culture et à la colonisation, et le sifflet strident de la locomotive retentit aujourd'hui partout, là où l'on n'entendait naguère que le cri de guerre des Peaux-Rouges et les mugissements des bisons fuyant devant les flèches, les lances et les balles des chasseurs acharnés à leur destruction.
IV
LE COLORADO--L'UTAH--LE NOUVEAU-MEXIQUE
Francis Parkman, l'éminent historien américain qui a écrit de si belles choses sur l'histoire du Canada français, débuta dans la littérature, par le récit d'un voyage qu'il fit, il y a plus de quarante ans, jusqu'aux Montagnes-Rocheuses. Son livre: The Oregon Trail contient les péripéties et les détails intéressants d'une expédition qu'il entreprit, sous la direction d'un vieux trappeur canadien-français, Henri Châtillon, à travers les plaines que je viens de traverser en chemin de fer.