Voilà un aperçu général des pays que j'ai parcourus, et je m'empresse de dire que c'est surtout au point de vue de ma santé et du pittoresque que j'ai visité les contrées situées dans ce que l'on appelle ici le coeur des Montagnes-Rocheuses: the heart of the Rockies. Prenant Denver, capitale du Colorado, comme point de départ, je me suis rendu ensuite à Manitou, à Colorado Springs, à Pueblo, à Salida, à Gunnison, à Grand Junction, à Provost et à Salt Lake City, à l'ouest; à Leadville et à Aspen au nord; à Ouray, Silverton, Durango, Alamosa, Antonito, Espanola et à Santa-Fé du Nouveau-Mexique, au sud, en revenant à Denver, par le col de la Veta, par Trinidad et Cuchara Junction--ce qui représente un parcours de 6,000 milles dans le pays le plus accidenté du monde. On escalade littéralement en chemin de fer des montagnes de 10,000 pieds d'altitude, et on traverse des gorges et des ravines creusées dans le roc vif, et dont les murs escarpés s'élèvent à pic à 2,500 pieds au-dessus de la locomotive qui côtoie les eaux du torrent qu'on entend gronder au fond du précipice. On a réellement fait là des prodiges de construction et si le pays neuf que l'on traverse n'offre encore que peu de ressources au commerce, à l'agriculture et à l'industrie, on s'arrête en revanche, en contemplation devant une nature sauvage et des paysages grandioses qui étonnent même l'imagination la plus fantastique et la plus enthousiaste.

V

DENVER


Comme j'avais fait de la ville de Denver le centre de mes opérations, mon point de départ et de ravitaillement, il n'est que juste que je fasse un peu l'historique de cette grande ville qui compte à peine trente années d'existence.

La découverte de mines d'or en Californie avait été le signal d'une nombreuse émigration vers le Pacifique, et un grand nombre d'aventuriers se dirigèrent vers l'ouest,--les uns, par mer, en doublant le cap Horn, ou en traversant l'isthme de Panama; les autres par terre en escaladant les Montagnes-Rocheuses pour atteindre la terre promise. Ce ne fut que dix ans plus tard, en 1859, qu'un camp de mineurs fut établi sur les bords de la rivière Platte, qui arrose le versant oriental de la chaîne des Montagnes-Rocheuses,--à l'endroit où est maintenant située la ville de Denver, capitale du Colorado. A cette époque, le pays n'était pas même formé en Territoire, et j'ai déjà dit que ce ne fut qu'en 1876 qu'il fut admis au nombre des Etats de l'Union américaine.

Le dernier recensement de Denver accuse une population de plus de 120,000 habitants et l'accroissement remarquable de la ville n'est pas plus extraordinaire que la prospérité merveilleuse dont elle jouit depuis sa fondation, en 1859. Par sa position géographique aussi bien que par l'esprit d'entreprise et l'énergie de ses citoyens, Denver est devenu un centre industriel, agricole et commercial où convergent aujourd'hui vingt lignes de chemins de fer, et sa Bourse des valeurs minières ne le cède en importance et en variété qu'à celle de San Francisco. Il y a dix-huit ans à peine que le service des voyageurs se faisait encore par, les diligences entre Kansas City et Denver, qui ne comptait alors qu'une population de 4,000 habitants! On admire aujourd'hui une cité qui s'enorgueillit à bon droit de ses superbes édifices publics, de ses écoles qui sont des modèles d'organisation et d'installation, de ses tramways électriques et à câbles continus, et de ses résidences princières qui bordent de larges avenues, et qui dénotent l'opulence et la prospérité de ses citoyens.

Denver est situé à une altitude de 5,195 pieds au-dessus du niveau de la mer, et possède un climat et une température que recherchent tous ceux qui souffrent de la poitrine ou de maladies nerveuses. Les hôtels ne le cèdent en rien à ceux des Etats de l'Est, et le public voyageur trouve ici toutes les commodités et tout le luxe de New-York ou de Boston. La population augmente chaque jour, et Denver est appelé à devenir le grand centre commercial de l'immense région qui sépare San Francisco de Chicago et de Saint-Louis.