La descente du sommet de la Veta dans les plaines de San-Luis se fait à peu près avec la même variété de paysage et toujours avec la même sécurité, en dépit des obstacles qui s'accumulent partout. On suit les sommets des chaînons inférieurs, en remarquant que les torrents coulent maintenant vers l'ouest pour aller se jeter dans le Rio Grande del Norte. Par une série de détours, de retours et de zig-zags qu'il serait impossible de décrire, nous descendons lentement des pentes rendues accessibles au moyen de travaux herculéens. Ici l'on a percé la montagne par des tunnels creusés dans le roc vif; un peu plus loin, la voie, taillée dans le granit, serpente au flanc d'un précipice dont on n'aperçoit pas toujours le fond; et partout des ponts, des viaducs et des tréteaux en treillis qui nous permettent d'arriver enfin dans la vallée de San-Luis, où le Rio Grande, poursuit sa course accidentée pour servir plus loin de frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, et pour se jeter enfin dans le golfe du Mexique, à Brazos Santiago. On arrive enfin à la ville d'Alamosa, où la voie bifurque de nouveau vers le nord pour desservir le commerce des centres miniers et agricoles de Del Norte, de South-Fork et de Waggon wheel Gap. Il existe un peu partout, dans les Montagnes-Rocheuses, des sources minérales d'eau chaude, auprès desquelles on a construit des hôtels pour les malades et les invalides. Les sources de Waggon wheel Gap ont acquis une célébrité qui attire chaque année un grand nombre de baigneurs de toutes les parties des Etats de l'Ouest.

La chasse et la pêche sont aussi partout abondantes dans la montagne. Les lacs et les rivières sont très poissonneux, et l'on tue l'ours, la panthère, le chevreuil et l'antilope aux environs même des stations du chemin de fer. Il faut avouer, cependant, qu'il y a dix ans à peine que le pays a été livré au commerce et à l'agriculture par la construction du Denver & Rio Grande Railway, et il est assez facile de prévoir l'époque où la chasse se fera aussi rare que dans les Laurentides, bien qu'il y ait ici des refuges assurés pour le gibier, dans les solitudes inaccessibles et inexplorées des montagnes de Saguache et de Lagarita.

Revenant à Alamosa, qui est le centre commercial de la vallée du Rio Grande, le chemin de fer se dirige au sud vers Antonito, à travers un pays fertile qui fut autrefois le lit d'un grand lac, s'il faut en croire les géologues. Nous touchons ici à la frontière du Nouveau-Mexique et aux limites du pays occupé autrefois par les Espagnols. Il y a, encore, à Antonito, bifurcation du chemin de fer; la ligne principale se dirigeant à l'ouest vers les villes minières de Chama, de Durango, de Silverton et d'Ouray; et de là un embranchement allant directement au sud, à travers le pays des Pueblos, vers Espanola et Santa Fé et à une distance de 408 milles de Denver.

Nous allons d'abord suivre la ligne principale jusqu'à Ouray, quitte à revenir ensuite sur nos pas, afin de nous occuper plus longuement des Indiens du Nouveau-Mexique.

Le chemin de fer, entre Antonito et Ouray, est construit à une altitude moyenne de 7000 pieds, allant progressivement en montant jusqu'à la ville de Silverton qui est pittoresquement assise sur un plateau élevé de 9,224 pieds au-dessus du niveau de la mer.

En quittant la vallée de San-Luis on traverse d'abord la chaîne des Conejos, pour redescendre dans la vallée de Los Pinos, toujours en suivant les sinuosités des défilés les plus pittoresques et les plus intéressants. Le passage de la gorge de Toltec nous conduit à travers les profondeurs d'une fissure gigantesque produite dans le roc par quelque cataclysme.

La rivière coule ici au fond d'un abîme profond de 1500 pieds, et les ingénieurs ont dû construire des ponts, on plutôt des balcons suspendus au flanc escarpé de la montagne où les convois circulent sur une voie aérienne. On entend souvent sans l'apercevoir le torrent qui écume au fond de son lit de granit, et l'on aperçoit à une hauteur vertigineuse le bleu du ciel qui éclaire vaguement la grandeur sauvage d'une scène qui nous rappelle les illustrations fantastiques de la Divine Comédie du Dante, par Gustave Doré. A gauche, en sortant de la gorge, on aperçoit un obélisque élevé par la main des hommes et qui pique naturellement la curiosité du voyageur. C'est un monument élevé, le 26 septembre 1881, à la mémoire du président Garfield qui était enterré, ce jour là, à Cleveland, dans l'Etat de l'Ohio. Sur le granit poli de l'obélisque on a gravé l'inscription suivante:

In Memoriam
JAMES ABRAHAM GARFIELD
President of the United States
Died September 19, 1881
Mourned by all the People
Erected by Members of the National Association of
General Passenger and Ticket Agents, who
held memorial Burial Services
on this spot.
September 26, 1881

On arrive un peu plus loin à la station des Cumbres, sommet de la chaîne des Conejos et à une altitude de 10,015 pieds, où l'on commence la descente qui se fait à peu près dans les mêmes conditions que l'ascension. On passe sans s'arrêter Chama, Amorgo où l'on prend la diligence pour les sources de Pagosa. Ces sources étaient célèbres parmi les Indiens, longtemps avant l'arrivée des blancs dans le pays. Un peu plus loin, à Ignacio, se trouve située la réserve des Utes, ou de la tribu des Enfants, comme les appelaient les trappeurs canadiens qui faisaient la chasse et la traite dans ce pays. Des fenêtres du wagon, on aperçoit les wigwams de la tribu et l'on est certain de rencontrer, à la gare, des sauvages qui vous offrent en vente des arcs, des flèches et des casse-têtes, comme souvenirs de voyage. Ces Indiens ressemblent absolument à nos sauvages du Nord-Ouest canadien et sont soumis à la tutelle du gouvernement américain, qui les nourrit et qui les entretient.

On arrive enfin à Durango, qui est le centre commercial des régions agricoles de Farmington et de Bloomfield, aussi bien que des vallées fertiles du Rio de las animas perdidas --rivière des âmes perdues--et du Rio Florida. Ici, comme partout ailleurs dans les régions montagneuses du Colorado, le rendement des mines est très considérable, et l'exploitation de nouveaux gisements d'argent et de houille promet beaucoup pour l'avenir. Durango compte déjà une population de 4,000 habitants. La ville est située à 450 milles de Denver et à une altitude de 6,250 pieds. Le chemin de fer, en quittant Durango, se dirige directement au nord en suivant la vallée du Rio de las animas. On traverse encore des gorges profondes et on escalade de nouveau des sommets élevés avant d'arriver à Silverton, petite ville de 3,000 habitants, qui a expédié, pendant les trois dernières années, pour plus de $2,000,000 de minerai d'argent aux fonderies de Denver et de Pueblo. L'exploitation de nouveaux gisements se fait tous les jours et le rendement augmente en conséquence. Les hommes du métier prédisent pour Silverton un avenir brillant et prospère, et un vieux mineur d'expérience avec qui je causais des ressources du pays, me disait dans son langage pittoresque, en me montrant les montagnes environnantes: all those mountains are fairly rotten with silver.-- toutes ces montagnes-là sont réellement pourries d'argent.