Le président Woodruff lui-même a répondu à toutes mes questions, peut-être indiscrètes, parfois, avec une bonhomie et une franchise dont je n'ai eu qu'à me louer, mais j'avoue que je n'ai pas eu le temps d'étudier assez longuement cette étrange population, pour en parler avec une autorité suffisante. Ce que j'en ai vu, cependant, m'a convaincu que, en général, on se fait une idée bien fausse ou bien exagérée de tout ce qui touche à la croyance des mormons, à leur organisation religieuse et sociale, aussi bien qu'à leur situation agricole, commerciale et financière. Sur ce dernier point, ils jouissent indiscutablement d'une prospérité relativement supérieure à celle des autres populations environnantes. La centralisation de tous les pouvoirs entre les mains de quelques chefs a eu pour effet d'établir une solidarité générale qui exclut la misère et l'extrême pauvreté dans toutes les classes de cette organisation politico-religieuse. L'instruction a aussi fait des progrès rapides parmi eux, et ils envoient systématiquement leurs élèves lés plus intelligents terminer leurs études dans les grands collèges des Etats de l'Est et des pays européens. Ils cultivent aussi avec succès l'étude des arts libéraux, et ils comptent dans leurs rangs des musiciens, des peintres, des sculpteurs et des architectes de distinction. Le contact des étrangers tend continuellement à leur communiquer des idées plus larges et plus en harmonie avec la civilisation moderne, et il sera curieux de constater, dans vingt-cinq ans, les changements que ce contact aura opérés parmi eux. L'émigration se porte aujourd'hui considérablement vers l'Utah, qui offre un champ fertile pour l'agriculture, et dont les richesses minérales promettent un rendement que l'on pourra comparer bientôt avantageusement avec ceux des Etats voisins. Il est curieux de constater que les mormons ne s'occupent pas de l'exploitation des mines, et qu'il existe chez eux un préjugé religieux contre ce genre d'occupation, ce qui a permis aux Gentils d'accaparer tous les terrains miniers au détriment des Saints du dernier jour.

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Le Grand Lac Salé, autrefois connu sous le nom du Lac Bonneville, du nom de son premier explorateur, est une vaste nappe d'eau de 2,200 milles de superficie--environ un tiers de celle du lac Ontario--entourée de hautes montagnes, d'une profondeur moyenne de vingt pieds, ayant une longueur extrême de cent vingt-six milles et une largeur moyenne de quarante-cinq milles. Un gallon impérial de l'eau de ce lac remarquable contient vingt-quatre onces et demie de matières salines, et le général Fremont, dans son exploration de 1842, obtint "quatorze chopines de beau sel blanc par l'évaporation de cinq gallons d'eau dans une bouilloire ordinaire, au-dessus d'un feu de campement." Les eaux du lac sont plus salées que les eaux de l'Atlantique, et contiennent à peu près les même proportions de sel que les eaux de la Mer-Morte, en Palestine. Voici d'ailleurs le résultat d'une analyse faite par les soins du Smithsonian Institute de Washington. Je traduis littéralement:

Sel ordinaire.............................. 11,735
Carbonate de chaux......................... 016
Sulphate de chaux.......................... 073
Sel d'Epsom................................ 1,123
Chlorure de magnésie....................... 843
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Proportion de solides...................... 13,790
Eau........................................ 86,210
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100,000

Cent grains de matières solides contiennent:

Sel-ordinaire.............................. 85,089
Carbonate de chaux......................... 117
Sulphate de chaux.......................... 531
Sel d'Epsom................................ 8,145
Chlorure de magnésie....................... 6,118
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100,000

Voilà pour les savants que cette analyse peut intéresser. J'ai déjà donné les proportions en termes ordinaires, pour le commun des mortels.

Les eaux du Grand Lac Salé sont d'une pureté et d'une transparence remarquables, et l'on aperçoit le sable et les petits cailloux du fond, à une profondeur de vingt-cinq à trente pieds. Bien que de nombreuses rivières d'eau douce descendent des montagnes limitrophes pour se déverser dans son lit, et bien qu'on ne leur connaisse pas d'issue ou de débouché, les eaux du lac restent uniformément salées. On a remarqué aussi que le niveau des eaux a changé à plusieurs reprises, formant une espèce de marée inégale et irrégulière; mais on ignore la cause du flux et du reflux de cette mer intérieure dont le lit était autrefois beaucoup plus considérable, comme on peut en juger par les traces qu'ont laissées les eaux, en se retirant, sur les flancs des montagnes voisines.

Plusieurs îles, dont quelques-unes assez importantes, rompent l'uniformité du paysage, et les citoyens de Salt Lake City et d'Ogden ont construit sur le rivage des maisons de plaisance et des bains, à un endroit magnifique que l'on a nommé Lake Park et qui prend, chaque année, plus d'importance, comme ville d'eaux. La densité des eaux du lac est telle que les baigneurs flottent à la surface, sans faire le moindre effort, et les médecins déclarent que les bains du Lac Salé valent à tous les points de vue, les bains de mer. Lake Park est à mi-chemin entre Salt Lake City et Ogden, ville de 10,000 habitants, située à trente-six milles de la capitale de l'Utah, à sept cent soixante-et-onze milles de Denver, à deux mille cinq cents de New-York, à huit cent soixante-et-quatre à l'est de San-Francisco, et à une élévation de 4,286 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici que ce fait le raccordement du Denver and Rio Grande Railway, de l'Union Pacific Railway et du Central Pacific Railway. Ces deux derniers chemins de fer forment le premier réseau transcontinental qui ait été construit aux Etats-Unis, et la ville d'Ogden, qui est aussi d'origine mormonne, deviendra bientôt, par sa position centrale et ses facilités de communication, une rivale de son aînée, Salt Lake City.