--Elle est arrivée au pôle.
--Pas possible!
--Comme je vous le dis.
--La Jeannette a atteint le pôle.... Sapristi! Et qu'a-t-on trouvé là?
--Un Canadien assis dessus!
L'auteur du présent volume, M. Beaugrand, n'a pas que je sache l'ambition d'aller planter sa tente au pôle nord, mais pour ce qui est d'aimer les voyages et les aventures, il est bien le digne fils de sa race.
M. Beaugrand, qui a fondé cinq ou six journaux, qui a publié plusieurs ouvrages, qui a fait sa fortune, qui a été deux fois maire de la plus grande ville du pays, qui est officier de la Légion d'honneur, décoré sur toutes les coutures, et qui compte à peine quarante ans.... a trouvé le moyen, par temps perdu, de faire la campagne du Mexique avec l'armée française, de visiter plusieurs fois l'Europe et l'Afrique, et d'aller jusque dans les pays neufs du Far West relever les vestiges des Canadiens qui l'y ont précédé, et recueillir les légendes qu'ils y ont écrites.
C'est le récit de sa dernière excursion au fond de ces parages étranges et peu connus, qu'il offre aujourd'hui au public, sous le titre de: Six mois dans les Montagnes-Rocheuses.
M. Beaugrand prétend voyager pour sa santé. Mais quand on lit le récit de ses pérégrinations, de ses recherches, de ses longues courses à travers des pays presque fantastiques, à la découverte d'une inscription bizarre, d'une curiosité préhistorique ou d'un caprice de la nature; quand on songe à ce qu'il lui a fallu d'études et d'observations pour parsemer ce récit, comme il l'a fait, de souvenirs historiques, d'anecdotes piquantes et d'étonnantes statistiques; quand on pense à ce qu'il lui a fallu de temps et de patience pour compiler ses matériaux, compulser ses notes et donner une forme littéraire à son travail, on est tenté de se demander si la maladie de M. Beaugrand est bien sérieuse, et si elle n'est pas un peu mise à la clef comme élément de contraste avec une vie si féconde et si agitée.
En tout cas, badinage à part, comme c'est paraît-il, un asthme aigu qui force M. Beaugrand à voyager, ses lecteurs admettront comme moi qu'ils doivent trop à cette maladie-là, pour ne pas espérer qu'elle justifiera sa réputation populaire et lui constituera pour de bon un brevet de longue vie.