En dehors des études géographiques et ethnographiques plus ou moins sérieuses que comporte naturellement un voyage dans des pays nouveaux, j'ai cru faire acte de bon Canadien et de bon Français en faisant ressortir, chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion, la grande, la très grande part qui revient à nos pères, ces hardis coureurs des bois des trois derniers siècles, dans la découverte et dans les premières explorations de ces contrées sauvages.

Traversant les montagnes,--soit à cheval, soit en diligence ou en chemin de fer, selon les circonstances,--j'ai voyagé à loisir et à petites journées, sans programme arrêté, sans itinéraire tracé d'avance, au hasard de l'impression et du caprice de chaque jour.

J'ai écrit comme j'ai voyagé: en invalide forcé de se laisser guider par l'état de sa santé et par les circonstances de chaque jour. C'est pourquoi j'ai ajouté au présent volume une carte itinéraire qui permettra au lecteur de suivre assez facilement le cours de mes pérégrinations dans un des pays les plus accidentés qu'il y ait au monde. J'ai aussi conservé, sans les traduire, les noms anglais, sauvages et espagnols des endroits que j'ai visités, afin de ne pas dérouter ceux qui pourraient avoir la fantaisie de faire un jour un voyage analogue. De nombreuses illustrations serviront aussi à rendre plus intelligibles les descriptions que j'ai essayé de faire des sites qui m'ont le plus vivement intéressé.

J'ai essayé de rester vrai, toujours, souvent au détriment du pittoresque et du merveilleux; et les statistiques commerciales, industrielles et agricoles que je cite en passant ont toujours été puisées aux sources les plus authentiques. En un mot, j'ai voulu, avant tout, faire une description véridique d'un pays qui est encore aujourd'hui l'un des plus curieux, et qui sera, avant longtemps, un des plus prospères du continent de l'Amérique septentrionale.

II

DE MONTRÉAL A CHICAGO


28 OCTOBRE 1889.

Deux jours et trois nuits de chemin de fer, avec vingt-quatre heures de repos à Chicago, suffisent aujourd'hui pour faire le voyage de Montréal à Denver; soit sept cents lieues en soixante heures, avec tout le confort moderne que comportent les installations superbes des wagons-salons, des wagons-lits et des wagons-restaurants. Et tout cela, avec un seul arrêt, à Chicago. C'est un changement à vue qui nous fait rêver, tout éveillés, à ces trucs de théâtre où les décors s'élèvent ou s'enfoncent, paraissent et disparaissent aux yeux du public, sans qu'il soit même nécessaire de baisser le rideau.