Lahontan qui, comme on le sait, était officier dans les troupes royales, donne d'abord la description des canots dans lesquels on voyageait alors, et qu'il appelle les "voitures du Canada":

Leur grandeur varie de dix pieds de longueur jusqu'à vingt-huit. Les plus petits ne contiennent que deux personnes. Ce sont des coffres à mort. On y est assis sur les talons. Pour peu de mouvement que l'on se donne ou que l'on penche plus d'un côté que de l'autre, ils renversent. Les plus grands peuvent contenir aisément quatorze hommes, mais pour l'ordinaire, quand on veut s'en servir pour transporter des vivres ou des marchandises, trois hommes suffisent pour les gouverner. Avec ce petit nombre de canoteurs on peut transporter jusqu'à vingt quintaux. Ceux-ci sont sûrs et ne tournent jamais quand ils sont d'écorce de bouleau, laquelle se lève ordinairement en hiver avec de l'eau chaude...

Ces bâtiments ont 20 pouces de profondeur, 28 pieds de longueur et quatre et demi de largeur vers la barre du milieu. S'ils sont commodes par leur grande légèreté et le peu d'eau qu'ils tirent, il faut avouer qu'ils sont en récompense bien incommodes par leur fragilité; car pour peu qu'ils touchent ou chargent sur le caillou ou sur le sable, les crevasses de l'écorce s'entrouvrent, ensuite l'eau entre dedans et mouille lès vivres et les marchandises.

Chaque jour il y a quelque crevasse ou quelque couture à gommer. Toutes les nuits on est obligé de les décharger à flot et de les porter à terre où on les attache à des piquets, de peur que le vent ne les emporte; car ils pèsent si peu que deux hommes les portent à leur aise sur l'épaule, chacun par un bout. Cette seule facilité me fait juger qu'il n'y a pas de meilleure voiture au monde pour naviguer dans les rivières du Canada qui sont si remplies de cascades, de cataractes et de courants. Ces canots ne valent rien du tout pour la navigation des grands lacs où les vagues les engloutiraient si on ne gagnait terre lorsque le vent s'élève. Cependant on fait des traverses de 4 ou 5 lieues d'une île à l'autre, mais c'est toujours en temps calme et à force de bras car on pourrait être facilement submergé.... (Lahontan Vol. I, pages 35-36.)

Voilà pour les voitures d'autrefois dans lesquelles on faisait le voyage de Montréal au Mississipi. On avouera qu'on était encore loin des Pullman cars éclairés à l'électricité et chauffés à la vapeur. Nos pères mettaient alors plus de temps à parcourir l'espace qui sépare Montréal de Kingston, que je viens d'en mettre pour faire le trajet de 700 lieues qui sépare Montréal de Denver. Et on va voir au prix de quelles misères, de quelles privations, de quelles souffrances ils parvenaient à surmonter les difficultés sans nombre qui les attendaient partout; sans compter les Iroquois qui les guettaient dans chaque buisson, pour leur dresser des embuscades. C'est encore M. de Lahontan qui raconte son premier voyage de Montréal au fort de Frontenac (Kingston):

Je m'embarquai à Montréal dans un canot conduit par trois habiles Canadiens. Chaque canot était chargé de deux soldats; nous voyageâmes contre la rapidité du fleuve jusqu'à trois lieues de cette ville où nous trouvâmes le saut St. Louis, petit cataracte si violent, qu'on fut contraint de se jeter dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour traîner les canots un demi-quart de lieue contre les courants. Nous nous rembarquâmes au-dessus de ce passage, et après avoir vogué douze lieues ou environ, partie sur le fleuve, partie sur le lac St. Louis, jusqu'au lieu appelé les Cascades, il fallut débarquer et transporter nos canots A un demi-quart de lieue de là. Il est vrai qu'on les aurait encore pu traîner avec un peu de peine en cet endroit, s'il ne se fût trouvé au-dessus du cataracte du trou. Je m'étais imaginé que la seule difficulté de remonter le fleuve ne consistait qu'en la peine et l'embarras des portages, mais celle de refouler sans cesse 'les courants, soit en traînant les canots ou en piquant de fond, ne me parut pas moindre. Nous abordâmes à cinq ou six lieues plus haut aux Sauts des Cèdres et du Buisson, où l'on fut encore obligé de faire des portages de cinq cents pas. Nous entrâmes, à quelques lieues au-dessus, dans le lac St-François, à qui l'on donne vingt lieues de circonférence et l'ayant traversé, nous trouvâmes des courants aussi forts que les précédents, surtout le Long-Saut où l'on fit un portage d'une demi-lieue. Il ne nous restait plus à franchir que le pas des Galots. Nous fûmes obligés encore de traîner les canots contre la rapidité du fleuve. Enfin, après avoir essuyé encore bien des fatigues à tous ces passages, nous arrivâmes au lieu nommé la Galette, d'où il ne restait plus que vingt lieues de navigation jusqu'au fort Frontenac. Ce fut en cet endroit que les canoteurs quittèrent leurs perches pour se servir des rames, l'eau étant ensuite presque aussi dormante que dans un étang. L'incommodité des maringouins, que nous appelons en France des cousins, et qui se trouvent, à ce qu'on dit, dans tous les pays du Canada, me semble la plus insupportable du monde. Nous en avons trouvé des nuées qui ont pensé nous consumer, et comme il n'y a que la fumée qui les puisse dissiper, le remède est pire que le mal... (Lahontan, Vol. I, pages 39-40.)

Je ne crois pas avoir besoin d'insister sur la différence des voyages d'alors et d'aujourd'hui, mais en lisant ces pages intéressantes qui nous reportent deux siècles en arrière, on ne peut s'empêcher de réfléchir qu'il n'y a pas un pouce de terrain entre Montréal, Toronto, Sarnia et Chicago qui n'ait appartenu à la France par droit de découverte et d'exploration. La ville de Toronto, elle-même, si fière de ses progrès et de son accroissement, était déjà prévue, à cette époque, par Lahontan lui-même dans un mémoire qu'il présentait à M. de Pontchartrain, sur un projet de défense des grands lacs contre les incursions des Iroquois:

"Je ferais, dit-il, trois petits fortins en différents endroits; l'un à la décharge du lac Érié que vous verrez sur ma carte du Canada, sous le nom de fort supposé, aussi bien que les deux autres; le second à l'entrée du lac Ontario et le troisième à l'embouchure de la baye de Toronto sur le même lac."

Ce fort de Toronto, indiqué en 1689 par Lahontan, ne fut construit que cinquante ans plus tard sous le nom de Fort Rouillé; mais ces braves citoyens de Toronto ignorent ou prétendent ignorer que le site de leur ville fut choisi, il y a deux cents ans, par un officier français.

En faisant le trajet de Montréal à Chicago, par le Grand Trunk Railway, on traverse la décharge du lac Huron, de Sarnia au Fort Gratiot. Ce dernier fort est construit sur l'emplacement autrefois occupé par le Fort Saint-Joseph commandé par Lahontan en 1687-88. Voici en quels termes il raconte le passage de la rivière du Détroit et du lac Saint-Clair:

Le 6 septembre 1687, nous entrâmes dans le détroit du lac Huron, que nous remontâmes contre un faible courant de demi-lieue de largeur, jusqu'au lac de Sainte-Claire qui a douze lieues de circonférence. Le 8 du même mois, nous suivîmes les bords jusqu'à l'autre bout, d'où il ne nous restait plus que six lieues à refouler pour gagner l'entrée du lac Huron, où nous mîmes pied à terre le 14. Vous ne sauriez imaginer la beauté de ce détroit et de ce petit lac, par la quantité d'arbres fruitiers sauvages que l'on voit, de toutes les espèces, sur ses bords. J'avoue que le défaut de culture en rend les fruits moins agréables, mais la quantité en est surprenante. Nous ne découvrions sur le rivage que des troupes de cerfs et de chevreuils. Nous battions aussi les petites îles pour obliger ces animaux à traverser en terre ferme, pendant que les canoteurs dispersés autour de l'île leur cassaient la tête dès qu'ils étaient à la nage. Arrivés au fort Saint-Joseph dont j'allais prendre possession, messieurs Duluth et de Tonti voulurent se reposer quelques jours avant de passer outre.... (Lahontan, Vol. I, pages 108-108.)

Je ne suivrai pas le brave officier dans ses voyages à Michillimakinac, par la route que l'on suivait alors pour atteindre le portage de Chegakou, par la voie des lacs Huron et des Illinois (Michigan). Les chemins de fer ont bouleversé tout cela et nous faisons en dix-neuf heures, le trajet que les rudes voyageurs d'autrefois prenaient trente jours pour accomplir, en canot.