Trois heures venaient de sonner, et les bougies placées sur son bureau, prêtes à s'éteindre, ne jetaient plus qu'une pâle lueur.

Après les avoir renouvelées, comme le travail l'avait fortement échauffé, il fit quelques tours dans la chambre, vint se rasseoir dans son fauteuil, sur le dos duquel il se renversa, puis, dans cette attitude, suspendant sa pensée, à travers une fenêtre placée vis-à-vis de lui, il contemplait les étoiles qui brillaient dans le ciel. Tout à coup ses yeux, en descendant le long du vitrage, rencontrèrent deux yeux fixes qui le regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les changea de place; mais la vision ne lui apparut que plus distincte. Comme il ne manquait point de coeur, s'armant d'une canne, la seule arme qu'il eût sous la main, il alla ouvrir sa croisée, pour voir quel était l'indiscret qui venait ainsi l'observer à une pareille heure. La chambre qu'il occupait était élevée de plusieurs étages; au-dessus et au-dessous de lui, le mur était à pic et ne présentait aucun accident au moyen duquel on pût descendre ou monter; dans l'espace étroit qui régnait entre la fenêtre et le balcon, aucun objet ne pouvait se dérober à son regard, et cependant il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait été en proie à une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens durant la nuit, et il se remit en riant à son travail. Mais il n'avait pas écrit vingt lignes que, dans un coin obscur de sa chambre, il entendit remuer quelque chose: cela commença à l'émouvoir, car il n'était pas naturel que ses sens ainsi l'un après l'autre conspirassent pour le tromper. Ayant regardé cette fois avec attention pour découvrir d'où venait ce frôlement, il vit un objet noirâtre, qui s'avançait en sautillant par bonds inégaux, comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition se rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus hideux, car elle prenait, à ne pas s'y méprendre, la forme d'une tête humaine séparée du tronc, et dégouttante de sang; et quand, par un lourd élan, elle vint s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers épars de son dossier, M. Desalleux reconnut les traits de Pierre Leroux, qui sans doute était venu pour lui apprendre que dans un magistrat conscience vaut mieux qu'éloquence. Succombant sous une indicible impression de terreur, il s'évanouit; le lendemain, on le trouva étendu sans connaissance au milieu de ce sang, qui avait coulé dans la chambre, sur son bureau, et jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on pensa, et il n'eut garde de dire le contraire, qu'il avait été surpris par une hémorragie. Il est inutile d'ajouter qu'il ne fut pas en état de porter la parole, et que tous ses préparatifs oratoires furent perdus.

Bien des jours se passèrent avant que le souvenir de cette terrible nuit sortit de sa mémoire, bien des jours avant qu'il pût supporter sans terreur les ténèbres et la solitude. Au bout de quelques mois cependant, l'apparition ne s'étant pas renouvelée, l'orgueil de l'esprit commença à contrebalancer le témoignage des sens, et il se demanda de nouveau s'il n'avait pas été dupé par eux. Afin de mieux infirmer cette autorité, dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas complétement, il appela à son aide l'opinion de son médecin, en lui faisant la confidence de son aventure. Le docteur, qui, à force de regarder dans les cerveaux sans découvrir la moindre trace de quelque chose qui ressemblât à une ame, était arrivé à une savante conviction de matérialisme, ne manqua pas de rire aux éclats en écoutant le récit de la vision nocturne. C'était peut-être la meilleure manière de guérir son malade; car, de cette façon, en ayant l'air de prendre en dérision sa préoccupation, il forçait, pour ainsi dire, son amour-propre à prendre parti dans la cure. Il ne fut pas d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrassé d'expliquer à M. Desalleux son hallucination par un excès de tension de la fibre cérébrale, suivie d'une congestion et d'une évacuation sanguine, qui avait fait justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas vu. Puissamment rassuré par cette consultation, dont aucun accident ne vint contredire la sagesse, M. Desalleux reprit peu à peu sa sérénité d'esprit, et presque toutes ses habitudes; il les modifia seulement en ce sens, qu'il travailla avec une application moins opiniâtre, et se livra par les conseils du docteur à quelques distractions de monde qu'il avait fort évitées jusque là.

Pour un homme d'étude, que sa santé exile dans les salons, la seule manière de rendre sa situation supportable, c'est de l'accepter loyalement et sans nulle réserve; c'est de se faire franchement, quoi qu'il puisse lui en coûter, tout d'abord homme de plaisir. Il y a aux choses que l'on fait avec conscience, même aux moins avenantes, je ne sais quel entraînement et quelle consolation; et puis, après tout, il n'est peut-être pas d'homme d'une nature si complétement supérieure, qu'une occupation à laquelle se plaît ce qu'on appelle la société, c'est-à-dire tout le monde, ne puisse le distraire à son tour, s'il ne prend pas trop conseil de sa morgue intellectuelle.

Employées avec précaution, les femmes, dans ces sortes de cas, peuvent devenir une excellente diversion; et aussi bien que personne, M. Desalleux était en position de s'en assurer; car sans parler de quelques avantages extérieurs, le retentissement de ses succès oratoires, et, peut-être plus encore, le peu d'empressement qu'il montrait pour d'autres succès, l'avaient rendu l'objet de plus d'une fantaisie féminine. Mais il y avait dans la donnée de sa vie quelque chose de trop positif pour qu'il consentit à ce que même l'amour d'une femme y trouvât place sans condition. Entre les coeurs qui paraissaient vouloir se donner à lui, il calcula quel était celui dont la bonne volonté s'escompterait le plus convenablement, sous la forme d'un mariage, en argent, utiles relations et autres avantages sociaux. La première partie de son roman ainsi arrêtée, il vit sans déplaisir que la fiancée qui lui procurerait tout cela était une jeune fille gracieuse, élégante et spirituelle, et alors il se mit à l'aimer de toute la fureur dont il était capable, avec approbation et privilége de ses père et mère, jusqu'à ce que mariage s'ensuivit.

Depuis long-temps Orléans n'avait pas vu une plus jolie fiancée que celle de M. Desalleux; depuis longtemps Orléans n'avait pas vu de famille plus heureuse que celle de M. Desalleux; depuis long-temps Orléans n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi brillant que celui de M. Desalleux.

Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé en paix son avenir, et il vivait dans le présent. Fait prisonnier dans un coin du salon par un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un procès, il regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois quarts; il avait aussi remarqué que deux fois depuis minuit la mère de la mariée était venue lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air préoccupé. Tout à coup, à la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir, à un certain chuchotement qui courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que le plaideur plaidait toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur avaient occupées pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors le grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court compagnie à l'argumentation de son solliciteur, il s'avança, par d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment où des domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il s'esquiva, croyant n'avoir été remarqué par personne; ce qui était une grande prétention, car, depuis le moment où la mariée avait quitté le bal, toutes les demoiselles de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu de vue le marié.

Au moment où il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa belle-mère, qui en sortait avec les dignitaires dont la présence avait été nécessaire au coucher de la mariée, et quelques matrones qui s'étaient jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui serrant vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix basse quelques paroles; on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux répondit par quelques mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant il ne songeait pas à Pierre Leroux.

Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa fiancée était déjà couchée; par un arrangement qui lui parut étrange, les rideaux du lit avaient été tirés sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre.

La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont l'ouverture allait nécessiter une certaine diplomatie, redoublèrent chez le marié un embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière à mener lestement de pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre. D'une voix mal assurée il appela sa fiancée. N'ayant pas reçu de réponse, il retourna, peut-être pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il écarta doucement le rideau.