A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparèrent du perturbateur et le mirent à la porte de la scène, où sa qualité de père au désespoir ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il avait fait à sa fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-être eut été signé. Les puissances européennes furent un peu dérangées dans leur plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prévue; parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la débutante était passable, mais il fallait qu'elle fût une fille bien perdue et bien abandonnée pour donner à un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de cette scène, revenus de leur première émotion, ils demandèrent qu'on leur rendît leur argent ou la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle eût un père, et qu'ils étaient venus pour assister à un ballet et non à un drame bourgeois; les choses ne se fussent point passées autrement si l'on fût venu annoncer que le premier ténor était surpris tout à coup par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se donner une entorse.

En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous le même toit), le père et la fille furent saisis tous les deux d'une fièvre violente, résultat de l'émotion à laquelle ils avaient été soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait à peine de se compléter; chez le vieux père, au contraire, la nature en décadence depuis long-temps menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le porta au cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la porte de la ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois après, lorsque Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa malédiction.

C'est une chose étrange que la malédiction d'un père. Ce n'est pas une force, comme disent les mathématiciens; ce n'est pas un corps, une substance, une chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher celui auquel vous l'adressez; trois mots: Je te maudis; ce n'est autre chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas avoir plus de portée que cette autre forme, bien plus usuelle et bien plus arrêtée: Que le diable t'emporte! Et cependant, d'ordinaire, la vie d'un homme s'en trouve flétrie, et il est rare qu'il mène à bien son existence, lorsqu'il en marche chargé.

Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière, dont, au reste, aucune voix n'était sortie pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y songer. Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée d'un train rapide vers Paris, où les danseuses sont en honneur comme jadis la vertu à Rome; elle était fière, autant toutefois qu'on peut l'être de supporter un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur de France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son épaule. De temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux du jeune secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien unie, lorsqu'aucune pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le réveille, et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.

Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientôt les cris du postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins, exposés au danger de verser. Si la chose se fût passée en France, où, grâce à l'état des routes, les voitures de voyage en ont une sorte d'habitude, le péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien ne se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient à être brisée, il est rare que le malencontreux propriétaire s'en tire à moins de quelque côte enfoncée. L'événement ne fut que trop conséquent à cet usage; la voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé profond; l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune homme, la moitié des dents brisées. Pour la jeune juive, tirée du ravin dans un état à faire pitié, on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait lui sauver la vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le délire, parla de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara la danseuse était étendue entre deux lits de terre, et les vers commençaient leur travail.

Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir ce qui allait se passer dans l'autre.

Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son corps, elle commença à s'avancer à travers des régions infinies et solitaires où elle eut peur de sa solitude.

A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler face à face, et son jugement commença.

«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»

L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.