»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes politiques et littéraires, je me mis à lire cette partie de nos feuilles publiques où, sous le titre de Bruits de la ville et de la cour, on accumule hardiment tous les scandales semés dans les salons et dans les tavernes. Voici le passage étrange qui frappa mes regards, et que je relus plusieurs fois avec une anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:
«Il n'est bruit dans le monde que de la piété filiale de la belle et jeune mistriss Os... qui a quitté tout à coup les plaisirs de Bath pour suivre sa mère souffrante. On dit que la réputation de la fille est aussi invalide que la santé de la mère.»
»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le journaliste s'était servi était précisément celle du nom de ma femme et du mien.
»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine à la fois que je n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient à mes soupçons un venin mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula, l'horloge d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un autre numéro du même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai déjà parlé, se trouvait le paragraphe suivant:
«Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille ont été l'objet sont formellement démenties par des personnes dignes de foi.»
»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de l'innocence de la dame accusée, mais seulement une réponse adroite, et la preuve irréfragable d'une réputation déjà flétrie. D'ailleurs le dandy n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse dans le vice, spirituelle dans ses excès, féconde en ressources pour les voiler, d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans égale, d'une perfidie qui eût fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon anxiété augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable! Le matin je me jetai sur mon lit, où je restai étendu et pleurant. Tantôt ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours, tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes pensées je ne savais à quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison à l'homme dont les paroles avaient soulevé dans mon sein cette affreuse tempête. Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un glas funèbre.
»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et bientôt, par un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de bénédictins où demeurait un homme que j'avais remarqué pendant le séjour que j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le père Anselme; sa sagacité était rare et puissante; il donnait un démenti formel à l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens d'une race ignorante, oisive et inutile.
»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux gens du monde: la solitude donne des leçons. Un moine qui a l'instinct de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de détail s'applique à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse à une profondeur inouïe, découvre des rapports ignorés des autres hommes, étudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se confondre dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer, invente dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon devinant la machine à vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard et Occam préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits sans portée qui se moquent des cénobites. Le cénobitisme est le nourricier du génie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que ces jésuites qui émouvaient le monde et pétrissaient les ames royales eussent acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur génie si fécond et si dangereux? Non. Même le talent de l'intrigue peut émaner de la cellule: là, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des pensées tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent et grandissent tous les bons et mauvais génies.
»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un remarquable exemple de sagacité et de finesse mondaines, chez un prêtre enfermé dans le cloître.
»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe à part. L'hérésie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le père Anselme me dire: