»Il me regarda sévèrement.
»—Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère et vous dégage de toute affection. L'épreuve à laquelle j'ai soumis ce jeune homme est certaine; il n'a pas aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour profond, même quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez la personne aimée. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont péché sans vous offenser. Dans le cas où le crime que vous soupçonnez serait réel, bénissez le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait déshonoré tôt ou tard.
»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas à les comprendre ou à les discuter. Il me fallait un guide, ma main le suivait sans réflexion.
»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile; je ne pouvais déraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait à mon esprit sa beauté, sa simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse de sir Ormond. Cependant la première rage était passée. A ma fureur succéda une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression, plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de perdre une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir de ma vie!
»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitôt après mon arrivée à Falmouth, je partis pour Bath. C'était là qu'étaient restées les traces du crime, et que m'attendaient les seuls renseignemens que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps frémit de crainte. Une femme de moyen âge et assez jolie se présente à moi, c'est la maîtresse de la maison. On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté depuis long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de quelques particularités relatives à l'état de mon pays, je prie la servante de demander à sa maîtresse si elle peut venir prendre le thé avec moi.
»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins furent si incohérens qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles ne fussent pas obscures et confuses. Je passais d'un sujet à l'autre, et j'essayais vainement de donner à ma conversation l'ordre et la suite nécessaires pour inspirer de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses regards surpris se fixaient sur moi:
»—Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquiétude; j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupçons cruels à éclaircir; je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se peindre dans tous mes discours.
»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon chagrin et que sa curiosité était excitée.
»—Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait qu'accroître mon émotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu'à moi dans un pays étranger, c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me désespère.»
»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée les traits de l'aubergiste dont l'émotion et le trouble s'accroissaient pendant mon récit.