—Non, ce n'est pas moi, répondit-il.
—Racontez donc cette aventure-là, dit la maîtresse du logis, il n'y a que nous deux ici qui la connaissions...
—Volontiers, répliqua-t-il, et chacun d'écouter.
Peu de temps après le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama comme vous le savez des négociations avec les principaux chefs, déploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en combinant des plans de séduction, mit en jeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile, et il réussit à étouffer la guerre de l'Ouest.
A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la police de Paris avait dépêché des agens chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, il fut arrêté le jour même de son débarquement, car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier; mais c'était un homme d'exécution!... Il avait calculé toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers étaient si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de s'être trompés.
Le chevalier de Beauvoir,—je me rappelle maintenant son nom,—avait bien médité son rôle. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions; elles étaient trop précises; dans le doute, ils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le premier consul paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté, les agens du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré toutes ses dénégations.
Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la forteresse: assise sur des rochers d'une grande élévation, elle a pour fossés des précipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens châteaux, à la porte principale, qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un pont-levis.
Le commandant de cette prison, charmé d'avoir un homme de distinction, dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille, et paraissait instruit, qualités assez rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Beauvoir ne demanda pas mieux. C'était un loyal gentilhomme; mais c'était aussi, par malheur, un fort joli garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. C'eût été un excellent chef de parti. Il était surtout leste et bien découplé. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens du château, l'admit à sa table; et, d'abord, n'eut qu'à se louer du Vendéen.
Ce commandant était un officier corse; il était marié, et très-jaloux, parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-être difficile à garder. Il paraît que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva fort à son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier.
Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissemens prodigués aux captifs. Sa cellule, située sous la plate-forme du donjon, était voûtée en pierre dure; les murailles avaient une épaisseur désespérante; la tour donnait vraisemblablement sur un précipice; il n'y avait pas la moindre chance de salut.