Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de la vie, dans ses amitiés, dans ses espérances dans les prospectus, dans les amours de femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un instant avant il eût payé la lecture au prix d'une livre de sa chair, était une misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église, d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après force divagations, abstractions et conversations, l'auteur se résumait à cette découverte toute nouvelle, que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient comprises sous le titre si magnifique que je vous ai dit.
Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas moins venue; étreignant avec une singulière puissance les trois mots qui tout à coup lui étaient apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux entrevisions qu'il avait eues précédemment, il commença à se représenter l'ame humaine comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, où il y a de la philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix d'honneur de rhétorique, avait entendu parler de la métempsycose; et ce système, pour peu que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à admettre la donnée du philosophe luthier. Trois heures de réflexions passant par-dessus cette illumination achevèrent de lui donner dans l'esprit de Tobias une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait à son art le bénéfice de sa découverte psycologique.
A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille de la Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était sonnée à toutes les horloges, et la ville de Brème tout entière reposait dans le sommeil; l'atelier de Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de peur qu'en passant on ne pût voir par les fentes des volets la lumière qui brillait dans son arrière-boutique, il avait eu soin d'étendre devant la porte vitrée qui communiquait de cette pièce à son magasin un épais rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.
Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car c'était une oeuvre étrange que celle à laquelle le luthier s'occupait.
Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientôt quarante ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine, qui râlait d'une manière horrible, sans qu'une larme brillât dans ses yeux, sans qu'un seul des muscles de son visage exprimât la moindre sympathie pour les atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait plongé dans le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait toutes ses facultés. Sans doute, en vue de quelque produit étrange à recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit ni prévu aucune science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table sur laquelle reposait un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait formé de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le bout en forme d'entonnoir, avait été placé au-devant de la bouche de la vieille femme, et recevait le souffle de son haleine qui, à chaque expiration, s'y engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce tube s'emboîtait à une cheville de bois, pareille à celle qui se place debout entre le fond et la table de tous les instrumens à chevalet; seulement celle-ci était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire, et au lieu d'être en bois plein, elle était creuse et devait se fermer hermétiquement, au moyen d'un petit couvercle à vis merveilleusement travaillé, lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée. Précisément au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du métal, et comme pour empêcher l'évaporation au moment où se ferait leur séparation, avait été disposée une manière de boîte ou de guérite en bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur terreuse et nauséabonde, et un grand clou rouillé, pendant encore après, indiquait qu'elles avaient du antérieurement faire partie d'un objet de plus grande dimension.
A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration de la malade s'étant arrêtée, son pouls et son coeur ayant cessé de battre, tout à coup on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un frémissement qui courut tout le long du métal, et vint bondir au fond de l'étui qui y adhérait. A ce bruit, Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main forcenée, malgré une force incroyable de résistance qui répondait à sa pression, malgré une sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité de la cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve matérielle de cette monstruosité n'ait été acquise, il paraît que ce que Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'était l'ame de sa mère, la première qui se fût trouvée pour réaliser son abominable découverte.
Au moment où avait été rompu le lien par lequel elle était unie à l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'était élancée pour retourner en haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la cernait à sa sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans doute évadée dans le peu de temps que son bourreau avait mis à fermer sur elle le couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prévu. Les planches de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux mystère étaient les planches d'un cercueil fraîchement enlevé à la terre du cimetière. Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait traverser, et elle s'était retirée en arrière; alors Tobias était venu et il l'avait scellée dans sa prison, et il la tenait là pour s'en servir à ses volontés.
Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables audaces puissent s'exécuter sans qu'il en coûte quelque chose à leurs auteurs; car au moment où tout avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse, frappé comme d'une puissante commotion électrique, et il était resté étendu à terre, sans connaissance, plusieurs heures encore après que le soleil se fût levé.
Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement, il commença par sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une longue route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin de se rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin cependant un souvenir lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main agitée d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, où le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il abaissa la paupière de ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrât pas le sien; puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de reproche et le menaçait.
Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient été déposés dans la tombe, et même il s'était passé d'étranges choses lors de son enterrement; car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre avait eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes; et bien des choses s'étaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on racontait. Témoin de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, par le remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée de toute sa vie fût encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore osé faire l'essai de l'instrument qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à passer dessus, des soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit à la fin commença à se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; et chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait savoir, les uns pour se rire du rêveur, les autres avec une curiosité plus sérieuse, à quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point finie.