FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.

Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils m'ont enterré. Voici le cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne que j'avais payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes beaux dollars qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil, mes dollars, le double fond où ils étaient, je suis volé, volé!

(Il fuit vers le village enveloppé de son linceul.)

LES TROIS SOEURS.

Je ne sais s'il me sera possible de faire passer dans le récit suivant l'intérêt que m'ont inspiré trois jeunes filles que j'ai vues mourir dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des émotions terribles, variées, et la simple narration des derniers momens de trois infortunées condamnées à succomber jeunes à un mal héréditaire offre peu d'incidens et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant nous rapprocher du vrai en littérature; et quand le vrai se présente sans parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue et qui m'a touché: qu'on prenne ce récit, non pour mien, mais pour vrai, comme dit Montaigne.

Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de ces gentilshommes de campagne (country gentlemen) qui réunissent dans leurs manoirs demi champêtres, demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer au bonheur réel de l'homme, et faire passer doucement la vie: considération publique, bien-être, richesse, le moyen et la fréquente occasion de faire le bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente élégance de nos habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle réunit l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la magnificence, une certaine élégance chaste, qui ne semble destinée qu'à augmenter le bien-être du possesseur, et n'est cependant privée ni d'agrément ni même de poésie. Des plantations vastes et bien dirigées, une chasse abondante, de bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale, que le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui donne à chaque petit seigneur une importance idéale en même temps qu'une influence réelle; tout cela compose une douce vie qui contraste singulièrement avec l'existence agitée des riches du continent; une vie dont on peut jouir avec délices, pour peu que l'on ait de ressources en soi-même et que la solitude n'effraie pas.

Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de jouir, c'est ce qu'il possède. Le seigneur châtelain dont je parle ne se doutait pas qu'il y eût dans tout cela une seule source de bonheur; c'était un des humains les plus rapprochés de l'espèce animale qu'il soit possible de rencontrer. On regrettera sans doute que je n'introduise pas à sa place un père sentimental, qui eût attendri mes pages, et augmenté l'effet pathétique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais le monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons aussi savantes. Le père des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confrères, était un intrépide chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf à six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le lendemain matin à cinq heures il recommençait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles étaient pour lui comme si elles n'eussent pas existé; une de ses soeurs en prenait soin, ou plutôt, depuis qu'elles avaient perdu leur mère, enlevée à vingt-trois ans par la phthisie, elles étaient absolument livrées à elles-mêmes et au pressentiment du sort qui les attendait.

Caroline devait mourir la première.

Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes deux plus âgées qu'elle; elle avait près de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus étincelaient d'un feu vif, dont l'éclat attristait: c'était la lampe prête à finir. La légèreté de sa course, la promptitude de ses réparties, l'abandon de ses jeux naïfs; une gaieté vive qui se mêlait à la précision de sa fin prochaine, contrastaient étrangement avec la douceur résignée d'Emma et l'expression ardente et passionnée de Marie.

Quand les trois soeurs étaient ensemble, c'était la plus jeune qui dominait les autres. Une nuance de son caractère se communiquait à ses deux soeurs, et ces caractères si différens s'harmonisaient, si je peux employer ce mot, avec un charme qu'il est également difficile d'exprimer et d'oublier.