Marie restait seule; c'était la plus âgée et la plus délicate des trois soeurs. Dans l'isolement où elle se trouvait, et douée d'un caractère passionné, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins elle la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais heureux, nous donnaient une lueur d'espérance. Son pouls était faible; mais le médecin s'applaudissait de ne pas y trouver le mouvement irrégulier de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur pourprée qui apparaît ordinairement et fait tache au milieu de la livide pâleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos espérances, et son père lui-même, que la mort de ses deux filles avait frappé d'une sorte de terreur, était plus assidu auprès de Marie; mais si on cherchait à lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire: «Il y a des secrets que les mourans savent seuls.»
Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pouvait plus se lever dès qu'elle était assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand nous l'avions placée sur le siége d'osier qui faisait face à la pelouse du château, ses membres fatigués, ses jointures sans ressort, ses nerfs détendus refusaient d'exécuter le moindre mouvement: il fallait la reporter dans son lit.
Le père avait repoussé, une année auparavant, les propositions d'un jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé Marie en mariage. C'était le fils d'un tory, et par conséquent un objet de haine pour le country gentleman, whig sans savoir pourquoi, et d'autant plus invincible dans ses décisions, une fois prises, que son intelligence était plus courte et plus bornée. Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir détruit. On conseilla au père, qui voyait dépérir sa fille, maintenant unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig à l'espérance de sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire au jeune homme, qui malheureusement était parti pour l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent, pendant lesquels la jeune fille s'éteignit lentement.
Lorsqu'il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore, mais quelle existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Italie la ranimerait. «Non, disait-elle, je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai ensevelie près d'elles. Nos trois tombeaux seront réunis dans le petit cimetière du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai respiré l'odeur et écouté le murmure soient là, près de moi, près de nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimères, les caprices d'un enfant; mais ne me les ôtez pas; ils me consolent.»
La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger filet d'eau se perd en été, et disparaît dans le sable. La dernière scène de cette tragédie domestique fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans du village et de ceux du château est situé sur une colline asses élevée, près de l'église. Marie souffrait beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacité de l'air qu'on respire sur les hauteurs hâte les progrès de la phthisie; et plusieurs fois on s'était opposé à ce qu'elle allât visiter les tombeaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extrême de la maladie, et au moment où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait, annonçant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut qu'on la portât auprès de ses deux soeurs, sur le siége d'osier de la pelouse.
On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et résister à ses vives instances eût été une cruauté inutile. Henri et son père la suivirent. Quand elle fut arrivée au lieu qu'elle avait désigné, elle dit:
«Je me souviens d'avoir été là dimanche; on me soutenait, mais je pouvais encore marcher... Maintenant...
Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.
«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes soeurs, là où nous nous reverrons tous, là où nous nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une fois avant de mourir.»
Il se baissa; à peine eut-elle la force de l'entourer de ses bras... un long soupir s'échappa... c'était le dernier.