—S'il se sauve de là, dit le plus savant des médecins, ce ne peut être que par un effort de la nature. C'est à ceux qui lui donnent des soins à guetter ce moment et seconder la nature. La vie du comte est entre les mains de ses garde-malades.
Thaddée alla communiquer cet arrêt à Clémentine, alors assise sous le pavillon chinois, autant pour se reposer de ses fatigues que pour laisser le champ libre aux médecins et ne pas les gêner. En suivant les contours de l'allée sablée qui menait du boudoir au rocher sur lequel s'élevait le pavillon chinois, l'amant de Clémentine était comme au fond d'un des abîmes décrits par Alighieri. Le malheureux n'avait pas prévu la possibilité de devenir le mari de Clémentine et s'était enfermé lui-même dans une fosse de boue. Il arriva le visage décomposé, sublime de douleur. Sa tête, comme celle de Méduse, communiquait le désespoir.
—Il est mort?... dit Clémentine.
—Ils l'ont condamné; du moins, ils le remettent à la nature. N'y allez pas, ils y sont encore, et Bianchon va lever lui-même les appareils.
—Pauvre homme! je me demande si je ne l'ai pas quelquefois tourmenté, dit-elle.
—Vous l'avez rendu bien heureux, soyez tranquille à ce sujet, dit Thaddée et vous avez eu de l'indulgence pour lui...
—Ma perte serait irréparable.
—Mais, chère, en supposant que le comte succombe, ne l'aviez-vous pas jugé?
—Je l'aimais sans aveuglement, dit-elle; mais je l'aimais comme une femme doit aimer son mari.
—Vous devez donc, reprit Thaddée d'une voix que ne lui connaissait pas Clémentine, avoir moins de regrets que si vous perdiez un de ces hommes qui sont votre orgueil, votre amour et toute votre vie, à vous autres femmes! Vous pouvez être sincère avec un ami tel que moi... Je le regretterai, moi!... Bien avant votre mariage, j'avais fait de lui mon enfant, et je lui ai sacrifié ma vie. Je serai donc sans intérêt sur la terre. Mais la vie est encore belle à une veuve de vingt-quatre ans.