«Thaddée.»
—Imbécile que je suis! j'ai failli me couper tout à l'heure, se dit Adam.
Voici trois ans que Thaddée est parti, les journaux ne parlent encore d'aucun prince Paz. La comtesse Laginska s'intéresse énormément aux expéditions de l'empereur Nicolas, elle est Russe de cœur, elle lit avec une espèce d'avidité toutes les nouvelles qui viennent de ce pays. Une ou deux fois par hiver, elle dit d'un air indifférent à l'ambassadeur: «Savez-vous ce qu'est devenu notre pauvre comte Paz?»
Hélas! la plupart des Parisiennes, ces créatures prétendues si perspicaces et si spirituelles, passent et passeront toujours à côté d'un Paz sans l'apercevoir. Oui, plus d'un Paz est méconnu; mais, chose effrayante à penser! il en est de méconnus même lorsqu'ils sont aimés. La femme la plus simple du monde exige encore chez l'homme le plus grand un peu de charlatanisme; et le plus bel amour ne signifie rien quand il est brut: il lui faut la mise en scène de la taille et de l'orfévrerie.
Au mois de janvier 1842, la comtesse Laginska, parée de sa douce mélancolie, inspira la plus furieuse passion au comte de La Palférine, un des lions les plus entreprenants du Paris actuel. La Palférine comprit combien la conquête d'une femme gardée par une Chimère était difficile, il compta sur une surprise et sur le dévouement d'une femme un peu jalouse de Clémentine pour entraîner cette charmante femme.
Incapable, malgré tout son esprit, de soupçonner une trahison pareille, la comtesse Laginska commit l'imprudence d'aller avec cette femme au bal masqué de l'Opéra. Vers trois heures du matin, entraînée par l'ivresse du bal, Clémentine, pour qui La Palférine avait déployé toutes ses séductions, consentit à souper et allait monter dans la voiture de cette fausse amie. En ce moment critique, elle fut prise par un bras vigoureux, et, malgré ses cris, portée dans sa propre voiture, dont la portière était ouverte, et qu'elle ne savait pas là.
—Il n'a pas quitté Paris, s'écria-t-elle en reconnaissant Thaddée, qui se sauva quand il vit la voiture emportant la comtesse.
Jamais femme eut-elle un pareil roman dans sa vie. A toute heure, Clémentine espère revoir Paz.
Paris, janvier 1842.