—Vous ne connaissez guère ces gens-là, ma chère, dit le comte, il ne vous niera pas le fait.

—J'irai certes au bal, dit la comtesse.

—Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant sous vos piquantes épigrammes! Tout en plaisantant, vous éclairerez un homme d'esprit sur le péril où il est, et vous aurez la joie de faire battre les chevaux du juste-milieu dans leur écurie... Tu ne m'écoutes plus, ma chère enfant.

—Au contraire, je vous écoute trop, répondit-elle. Je vous dirai plus tard pourquoi je tiens à être sûre de tout ceci.

—Sûre, reprit Vandenesse. Reste masquée, je te fais souper avec Nathan et Florine: il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer une actrice après avoir fait caracoler l'esprit d'un homme célèbre autour de secrets si importants; tu les attelleras l'un et l'autre à la même mystification. Je vais me mettre à la piste des infidélités de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque aventure récente, tu jouiras d'une colère de courtisane, une chose magnifique, celle à laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes: elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y tient comme la chair aux os, comme la lionne à ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse une célèbre actrice qui écrivait comme une cuisinière venant redemander ses lettres à un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouvé ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente majesté, cette attitude de sauvage.... Souffres-tu, Marie?

—Non: on a fait trop de feu.

La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout à coup, par un de ces mouvements impossibles à prévoir et qui fut suggéré par les dévorantes douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes, croisa ses bras, et vint lentement devant son mari.

—Que sais-tu? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme à me torturer, tu m'écraserais sans me faire souffrir dans le cas où je serais coupable.

—Que veux-tu que je sache, Marie?

—Eh! bien, Nathan?