—Au moment où j'allais croire à ces adorables faussetés, lui tenant toujours sa main moite dans la mienne, je lui dis:—Quand épouses-tu le duc?.... Ce coup de pointe était si direct, mon regard si bien affronté avec le sien, et sa main si doucement posée dans la mienne, que son tressaillement, si léger qu'il fût, ne put être entièrement dissimulé; son regard fléchit sous le mien, une faible rougeur nuança ses joues.—Le duc! Que voulez-vous dire? répondit-elle en feignant un profond étonnement.—Je sais tout, repris-je; et, dans mon opinion, vous ne devez plus tarder: il est riche, il est duc; mais il est plus que dévot, il est religieux! Aussi suis-je certain que vous m'avez été fidèle, grâce à ses scrupules. Vous ne sauriez croire combien il est urgent pour vous de le compromettre vis-à-vis de lui-même et de Dieu; sans cela, vous n'en finiriez jamais. Est-ce un rêve? dit-elle en faisant sur ses cheveux au-dessus du front, quinze ans avant la Malibran, le si célèbre geste de la Malibran.—Allons, ne fais pas l'enfant, mon ange, lui dis-je en voulant lui prendre les mains. Mais elle se croisa les mains sur la taille avec un petit air prude et courroucé.—Épousez-le, je vous le permets, repris-je en répondant à son geste par le vous de salon. Il y a mieux, je vous y engage.—Mais, dit-elle en tombant à mes genoux, il y a quelque horrible méprise: je n'aime que toi dans le monde; tu peux m'en demander les preuves que tu voudras.—Relevez-vous, ma chère, et faites-moi l'honneur d'être franche.—Comme avec Dieu.—Doutez-vous de mon amour?—Non.—De ma fidélité?—Non.—Eh! bien, j'ai commis le plus grand des crimes, repris-je, j'ai douté de votre amour et de votre fidélité. Entre deux ivresses, je me suis mis à regarder tranquillement autour de moi.—Tranquillement! s'écria-t-elle en soupirant. En voilà bien assez. Henri, vous ne m'aimez plus. Elle avait déjà trouvé, comme vous le voyez, une porte pour s'évader. Dans ces sortes de scènes un adverbe est bien dangereux. Mais heureusement la curiosité lui fit ajouter:—Et qu'avez-vous vu? Ai-je jamais parlé au duc autrement que dans le monde? avez-vous surpris dans mes yeux...?—Non, dis-je; mais dans les siens. Et vous m'avez fait aller huit fois à Saint-Thomas-d'Aquin vous voir entendant la même messe que lui.—Ah! s'écria-t-elle enfin, je vous ai donc rendu jaloux.—Oh! je voudrais bien l'être, lui dis-je en admirant la souplesse de cette vive intelligence et ces tours d'acrobates qui ne réussissent que devant des aveugles. Mais, à force d'aller à l'église, je suis devenu très incrédule. Le jour de mon premier rhume et de votre première tromperie, quand vous m'avez cru au lit, vous avez reçu le duc, et vous m'avez dit n'avoir vu personne.—Savez-vous que votre conduite est infâme?—En quoi? Je trouve que votre mariage avec le duc est une excellente affaire: il vous donne un beau nom, la seule position qui vous convienne, une situation brillante, honorable. Vous serez l'une des reines de Paris. J'aurais des torts envers vous si je mettais un obstacle à cet arrangement, à cette vie honorable, à cette superbe alliance. Ah! quelque jour, Charlotte, vous me rendrez justice en découvrant combien mon caractère est différent de celui des autres jeunes gens... Vous alliez être forcée de me tromper... Oui, vous eussiez été très embarrassée de rompre avec moi, car il vous épie. Il est temps de nous séparer, le duc est d'une vertu sévère. Il faut que vous deveniez prude, je vous le conseille. Le duc est vain, il sera fier de sa femme.—Ah! me dit-elle en fondant en larmes, Henri, si tu avais parlé! oui, si tu l'avais voulu (j'avais tort, comprenez-vous?), nous fussions allés vivre toute notre vie dans un coin, mariés, heureux, à la face du monde.—Enfin, il est trop tard, repris-je en lui baisant les mains et prenant un petit air de victime.—Mon Dieu! mais je puis tout défaire, reprit-elle.—Non, vous êtes trop avancée avec le duc. Je dois même faire un voyage pour nous mieux séparer. Nous aurions à craindre l'un et l'autre notre propre amour...—Croyez-vous, Henri, que le duc ait des soupçons? J'étais encore Henri, mais j'avais toujours perdu le tu.—Je ne le pense pas, répondis-je, en prenant les manières et le ton d'un ami; mais soyez tout à fait dévote, réconciliez-vous avec Dieu, car le duc attend des preuves, il hésite, et il faut le décider. Elle se leva, fit deux fois le tour de son boudoir dans une agitation véritable ou feinte; puis elle trouva sans doute une pose et un regard en harmonie avec cette situation nouvelle, car elle s'arrêta devant moi, me tendit la main et me dit d'un son de voix ému:—Eh! bien, Henri, vous êtes un loyal, un noble et charmant homme: je ne vous oublierai jamais. Ce fut d'une admirable stratégie. Elle fut ravissante dans cette transition, nécessaire à la situation dans laquelle elle voulait se mettre vis-à-vis de moi. Je pris l'attitude, les manières et le regard d'un homme si profondément affligé que je vis sa dignité trop récente mollir; elle me regarda, me prit par la main, m'attira, me jeta presque, mais doucement, sur le divan, et me dit après un moment de silence:—Je suis profondément triste, mon enfant. Vous m'aimez?—Oh! oui.—Eh! bien, qu'allez-vous devenir?

Ici, toutes les femmes échangèrent un regard.

—Si j'ai souffert encore en me rappelant sa trahison, je ris encore de l'air d'intime conviction et de douce satisfaction intérieure qu'elle avait, sinon de ma mort, du moins d'une mélancolie éternelle, reprit de Marsay. Oh! ne riez pas encore, dit-il aux convives, il y a mieux. Je la regardai très amoureusement après une pause, et lui dis:—Oui, voilà ce que je me suis demandé.—Eh! bien, que ferez-vous?—Je me le suis demandé le lendemain de mon rhume.—Et....? dit-elle avec une visible inquiétude.—Et je me suis mis en mesure auprès de cette petite dame à qui j'étais censé faire la cour. Charlotte se dressa de dessus le divan comme une biche surprise, trembla comme une feuille, me jeta l'un de ces regards dans lesquels les femmes oublient toute leur dignité, toute leur pudeur, leur finesse, leur grâce même, l'étincelant regard de la vipère poursuivie, forcée dans son coin, et me dit:—Et moi qui l'aimais! moi qui combattais! moi qui.... Elle fit sur la troisième idée, que je vous laisse à deviner, le plus beau point d'orgue que j'aie entendu.—Mon Dieu! s'écria-t-elle, sommes-nous malheureuses? nous ne pouvons jamais être aimées. Il n'y a jamais rien de sérieux pour vous dans les sentiments les plus purs. Mais, allez, quand vous friponnez, vous êtes encore nos dupes.—Je le vois bien, dis-je d'un air contrit. Vous avez beaucoup trop d'esprit dans votre colère pour que votre cœur en souffre. Cette modeste épigramme redoubla sa fureur, elle trouva des larmes de dépit.—Vous me déshonorez le monde et la vie, dit-elle, vous m'enlevez toutes mes illusions, vous me dépravez le cœur. Elle me dit tout ce que j'avais le droit de lui dire avec une simplicité d'effronterie, avec une témérité naïve qui certes eussent cloué sur la place un autre homme que moi.—Qu'allons-nous être, pauvres femmes, dans la société que nous fait la Charte de Louis XVIII!... (Jugez jusqu'où l'avait entraînée sa phraséologie).—Oui, nous sommes nées pour souffrir. En fait de passion, nous sommes toujours au-dessus et vous au-dessous de la loyauté. Vous n'avez rien d'honnête au cœur. Pour vous l'amour est un jeu où vous trichez toujours.—Chère, lui dis-je, prendre quelque chose au sérieux dans la société actuelle, ce serait filer le parfait amour avec une actrice.—Quelle infâme trahison! elle a été raisonnée...—Non, raisonnable.—Adieu, monsieur de Marsay, dit-elle, vous m'avez horriblement trompée...—Madame la duchesse, répondis-je en prenant une attitude soumise, se souviendra-t-elle donc des injures de Charlotte?—Certes, dit-elle d'un ton amer.—Ainsi, vous me détestez? Elle inclina la tête, et je me dis en moi-même: il y a de la ressource! Je partis sur un sentiment qui lui laissait croire qu'elle avait quelque chose à venger. Eh! bien, mes amis, j'ai beaucoup étudié la vie des hommes qui ont eu des succès auprès des femmes, mais je ne crois pas que ni le maréchal de Richelieu, ni Lauzun, ni Louis de Valois aient jamais fait, pour la première fois, une si savante retraite. Quant à mon esprit et à mon cœur, ils se sont formés là pour toujours, et l'empire qu'alors j'ai su conquérir sur les mouvements irréfléchis qui nous font faire tant de sottises, m'a donné ce beau sang-froid que vous connaissez.

—Combien je plains la seconde! dit la baronne de Nucingen.

Un sourire imperceptible, qui vint effleurer les lèvres pâles de de Marsay, fit rougir Delphine de Nucingen.

Gomme on ouplie! s'écria le baron de Nucingen.

La naïveté du célèbre banquier eut un tel succès que sa femme, qui fut cette seconde de de Marsay, ne put s'empêcher de rire comme tout le monde.

—Vous êtes tous disposés à condamner cette femme, dit lady Dudley, eh! bien, je comprends comment elle ne considérait pas son mariage comme une inconstance! Les hommes ne veulent jamais distinguer entre la constance et la fidélité. Je connais la femme de qui monsieur de Marsay nous a conté l'histoire, et c'est une de vos dernières grandes dames!...

—Hélas! milady, vous avez raison, reprit de Marsay. Depuis cinquante ans bientôt nous assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales, nous aurions dû sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses articles. Quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, j'en demande pardon à madame de Nucingen, qui se fera comtesse quand son mari deviendra pair de France, les baronnes n'ont jamais pu se faire prendre au sérieux.

—L'aristocratie commence à la vicomtesse, dit Blondet en souriant.