—Ils ont cependant un grand avantage, dit Camille en prenant une cigarette.
—Lequel? demanda Béatrix.
—Ils sont inédits, mon ange.
—Celui dans lequel vous me mettez fera-t-il un livre?
—Je n'ai pas de vocation pour le métier d'Œdipe; vous avez l'esprit et la beauté des sphinx, je le sais; mais ne me proposez pas d'énigmes, parlez clairement, ma chère Béatrix.
—Quand pour rendre les hommes heureux, les amuser, leur plaire et dissiper leurs ennuis, nous demandons au diable de nous aider...
—Les hommes nous reprochent plus tard nos efforts et nos tentatives, en les croyant dictés par le génie de la dépravation, dit Camille en quittant la cigarette et interrompant son amie.
—Ils oublient l'amour qui nous emportait et qui justifiait nos excès, car où n'allons-nous pas!... Mais ils font alors leur métier d'hommes, ils sont ingrats et injustes, reprit Béatrix. Les femmes entre elles se connaissent, elles savent combien leur attitude en toute circonstance est fière, noble et, disons-le, vertueuse. Mais, Camille, je viens de reconnaître la vérité des critiques dont vous vous êtes plainte quelquefois. Oui, ma chère, vous avez quelque chose des hommes, vous vous conduisez comme eux, rien ne vous arrête, et si vous n'avez pas tous les avantages, vous avez dans l'esprit leurs allures, et vous partagez leur mépris envers nous. Je n'ai pas lieu, ma chère, d'être contente de vous, et je suis trop franche pour le cacher. Personne ne me fera peut-être au cœur une blessure aussi profonde que celle dont je souffre. Si vous n'êtes pas toujours femme en amour, vous la redevenez en vengeance. Il fallait une femme de génie pour trouver l'endroit le plus sensible de nos délicatesses; je veux parler de Calyste et des roueries, ma chère (voilà le vrai mot), que vous avez employées contre moi. Jusqu'où, vous, Camille Maupin, êtes-vous descendue, et dans quelle intention?
—Toujours de plus en plus sphinx! dit Camille en souriant.
—Vous avez voulu que je me jetasse à la tête de Calyste; je suis encore trop jeune pour avoir de telles façons. Pour moi l'amour est l'amour avec ses atroces jalousies et ses volontés absolues. Je ne suis pas auteur: il m'est impossible de voir des idées dans des sentiments...