«Soyez, dimanche, au Havre; entrez à l'église, faites-en le tour, après la messe d'une heure, une ou deux fois, sortez sans rien dire à personne, sans faire aucune question à qui que ce soit, mais ayez une rose blanche à votre boutonnière. Puis, retournez à Paris, vous y trouverez une réponse. Cette réponse ne sera pas ce que vous croyez; car je vous l'ai dit, l'avenir n'est pas encore à moi... Mais ne serais-je pas une vraie folle de vous dire oui, sans vous avoir vu! Quand je vous aurai vu, je puis dire non, sans vous blesser: je suis sûre de rester inconnue.»


Cette lettre était partie la veille du jour où la lutte inutile entre Modeste et Dumay venait d'avoir lieu. L'heureuse Modeste attendait donc avec une impatience maladive le dimanche où les yeux donneraient tort ou raison à l'esprit, au cœur, un des moments les plus solennels dans la vie d'une femme et que trois mois d'un commerce d'âme à âme rendait romanesque autant que le peut souhaiter la fille la plus exaltée. Tout le monde, excepté la mère, avait pris la torpeur de cette attente pour le calme de l'innocence. Quelque puissantes que soient et les lois de la famille et les cordes religieuses, il est des Julies d'Étanges, des Clarisses, des âmes remplies comme des coupes trop pleines et qui débordent sous une pression divine. Modeste n'était-elle pas sublime en déployant une sauvage énergie à comprimer son exubérante jeunesse, en demeurant voilée? Disons-le, le souvenir de sa sœur était plus puissant que toutes les entraves sociales; elle avait armé de fer sa volonté pour ne manquer ni à son père ni à sa famille. Mais quels mouvements tumultueux! et comment une mère ne les aurait-elle pas devinés?

Le lendemain, Modeste et madame Dumay conduisirent, vers midi, madame Mignon au soleil, sur le banc, au milieu des fleurs. L'aveugle tourna sa figure blême et flétrie du côté de l'Océan, elle aspira l'odeur de la mer et prit la main à Modeste qui resta près d'elle. Au moment de questionner sa fille, la mère luttait entre le pardon et la remontrance, car elle avait reconnu l'amour, et Modeste lui paraissait, comme au faux Canalis, une exception.

—Pourvu que ton père revienne à temps! s'il tarde encore, il ne trouvera plus que toi de tout ce qu'il aime! aussi, Modeste, promets-moi de nouveau de ne jamais le quitter, dit-elle avec une câlinerie maternelle.

Modeste porta les mains de sa mère à ses lèvres et les baisa doucement en répondant:—Ai-je besoin de te le redire?

—Ah! mon enfant, c'est que moi-même j'ai quitté mon père pour suivre mon mari!... mon père était seul cependant, il n'avait que moi d'enfant... Est-ce là ce que Dieu punit dans ma vie!... Ce que je te demande, c'est de te marier au goût de ton père, de lui conserver une place dans ton cœur, de ne pas le sacrifier à ton bonheur, de le garder au milieu de la famille. Avant de perdre la vue, je lui ai écrit mes volontés, il les exécutera; je lui enjoins de retenir sa fortune en entier, non que j'aie une pensée de défiance contre toi, mais est-on jamais sûr d'un gendre? Moi, ma fille, ai-je été raisonnable? Un clin d'œil a décidé de ma vie. La beauté, cette enseigne si trompeuse, a dit vrai pour moi; mais, dût-il en être de même pour toi, pauvre enfant, jure-moi que si, de même que ta mère, l'apparence t'entraînait, tu laisserais à ton père le soin de s'enquérir des mœurs, du cœur et de la vie antérieure de celui que tu aurais distingué, si par hasard tu distinguais un homme.

—Je ne me marierai jamais qu'avec le consentement de mon père, répondit Modeste.

La mère garda le plus profond silence après avoir reçu cette réponse, et sa physionomie quasi morte annonçait qu'elle la méditait à la manière des aveugles, en étudiant en elle-même l'accent que sa fille y avait mis.

—C'est que, vois-tu, mon enfant, dit enfin madame Mignon après un long silence, si la faute de Caroline me fait mourir à petit feu, ton père ne survivrait pas à la tienne; je le connais, il se brûlerait la cervelle, il n'y aurait plus ni vie ni bonheur sur la terre pour lui...—Modeste fit quelques pas pour s'éloigner de sa mère, et revint un moment après.—Pourquoi m'as-tu quittée? demanda madame Mignon.