—Vous me questionnez, après ce que je vous ai fait l'honneur de vous dire et de vous demander?...
Butscha salua sans rien répondre, et courut chez son patron dans le ravissement d'entrer au service de sa maîtresse anonyme.
Une heure après, monsieur et madame Latournelle vinrent chercher Modeste qui se plaignit d'un horrible mal de dents.
—Je n'ai pas eu, dit-elle, le courage de m'habiller.
—Eh bien! restez, dit la bonne notaresse.
—Oh! non, je veux prier pour l'heureux retour de mon père, répondit Modeste, et j'ai pensé qu'en m'emmitouflant ainsi, ma sortie me ferait plus de bien que de mal.
Et mademoiselle Mignon alla seule, à côté de Latournelle. Elle refusa de donner le bras à son chaperon dans la crainte d'être questionnée sur le tremblement intérieur qui l'agitait à la pensée de voir bientôt son grand poëte. Un seul regard, le premier, n'allait-il pas décider de son avenir?
Est-il dans la vie de l'homme une heure plus délicieuse que celle du premier rendez-vous donné? Renaissent-elles jamais les sensations cachées au fond du cœur et qui s'épanouissent alors? Retrouve-t-on les plaisirs sans nom que l'on a savourés en cherchant, comme fit Ernest de La Brière, et ses meilleurs rasoirs, et ses plus belles chemises, et des cols irréprochables, et les vêtements les plus soignés? On déifie les choses associées à cette heure suprême. On fait alors à soi seul des poésies secrètes qui valent celles de la femme; et le jour où, de part et d'autre, on les devine, tout est envolé! N'en est-il pas de ces choses, comme de la fleur de ces fruits sauvages, âcre et suave à la fois, perdue au sein des forêts, la joie du soleil, sans doute; ou, comme le dit Canalis dans le Chant d'une jeune fille, la joie de la plante elle-même à qui l'ange des fleurs a permis de se voir? Ceci tend à rappeler que, semblable à beaucoup d'êtres pauvres pour qui la vie commence par le labeur et par les soucis de la fortune, le modeste La Brière n'avait pas encore été aimé. Venu la veille au soir, il s'était aussitôt couché comme une coquette, afin d'effacer la fatigue du voyage, et il venait de faire une toilette méditée à son avantage, après avoir pris un bain. Peut-être est-ce ici le lieu de placer son portrait en pied, ne fût-ce que pour justifier la dernière lettre que devait écrire Modeste.
Né d'une bonne famille de Toulouse, alliée de loin à celle du ministre qui le prit sous sa protection, Ernest possède cet air comme il faut où se révèle une éducation commencée au berceau, mais que l'habitude des affaires avait rendu grave sans effort, car la pédanterie est l'écueil de toute gravité prématurée. De taille ordinaire, il se recommande par une figure fine et douce, d'un ton chaud quoique sans coloration, et qu'il relevait alors par de petites moustaches et par une virgule à la Mazarin. Sans cette attestation virile, il eût trop ressemblé peut-être à une jeune fille déguisée, tant la coupe du visage et les lèvres sont mignardes, tant on est près d'attribuer à une femme ses dents d'un émail transparent et d'une régularité quasi postiche. Joignez à ces qualités féminines un parler doux comme la physionomie, doux comme des yeux bleus à paupières turques, et vous concevrez très bien que le ministre eût surnommé son jeune secrétaire particulier, mademoiselle de La Brière. Le front plein, pur, bien encadré de cheveux noirs abondants, semble rêveur, et ne dément pas l'expression de la figure, qui est entièrement mélancolique. La proéminence de l'arcade de l'œil, quoique très élégamment coupée, obombre le regard et ajoute encore à cette mélancolie par la tristesse, physique pour ainsi dire, que produisent les paupières quand elles sont trop abaissées sur la prunelle. Ce doute intime, que nous traduisons par le mot modestie, anime donc et les traits et la personne. Peut-être comprendra-t-on bien cet ensemble en faisant observer que la logique du dessin exigerait plus de longueur dans l'ovale de cette tête, plus d'espace entre le menton qui finit brusquement et le front trop diminué par la manière dont les cheveux sont plantés. Ainsi, la figure semble écrasée. Le travail avait déjà creusé son sillon entre les sourcils un peu trop fournis et rapprochés comme chez les gens jaloux. Quoique La Brière fût alors mince, il appartient à ce genre de tempéraments qui, formés tard, prennent à trente ans un embonpoint inattendu.
Ce jeune homme eût assez bien représenté, pour les gens à qui l'histoire de France est familière, la royale et inconcevable figure de Louis XIII, mélancolique modestie, sans cause connue, pâle sous la couronne, aimant les fatigues de la chasse et haïssant le travail, timide avec sa maîtresse au point de la respecter, indifférent jusqu'à laisser trancher la tête à son ami, et que le remords d'avoir vengé son père sur sa mère peut seul expliquer: ou l'Hamlet catholique, ou quelque maladie incurable. Mais le ver rongeur qui blêmissait Louis XIII et détendait sa force, était alors, chez Ernest, simple défiance de soi-même, la timidité de l'homme à qui nulle femme n'a dit: «Comme je t'aime!» et surtout le dévouement inutile. Après avoir entendu le glas d'une monarchie dans la chute d'un ministère, ce pauvre garçon avait trouvé dans Canalis un rocher caché sous d'élégantes mousses, il cherchait donc une domination à aimer; et cette inquiétude du caniche en quête d'un maître lui donnait l'air du roi qui trouva le sien. Ces nuages, ces sentiments, cette teinte de souffrance répandue sur cette physionomie, la rendaient beaucoup plus belle que ne le croyait le Référendaire, assez fâché de s'entendre classer par les femmes dans le genre des Beaux-Ténébreux; genre passé de mode par un temps où chacun voudrait pouvoir garder pour lui seul les trompettes de l'Annonce.