Sans attendre la réponse, Butscha quitta le pauvre amant à qui cette conversation avait mis je ne sais quel baume au cœur. Ernest résolut de se faire un ami de Butscha, sans se douter que la loquacité du clerc avait eu pour but principal de se ménager des intelligences chez Canalis. Dans quel flux et reflux de pensées, de résolutions, de plans de conduite, Ernest ne fut-il pas bercé avant de sommeiller!... Et son ami Canalis dormait, lui, du sommeil des triomphateurs, le plus doux des sommeils après celui des justes.
Au déjeuner, les deux amis convinrent d'aller ensemble passer, le lendemain, la soirée au Chalet, et de s'initier aux douceurs d'un whist de province; mais pour brûler la journée, ils firent seller les chevaux, tous les deux pris à deux fins, et ils s'aventurèrent dans le pays qui, certes, leur était inconnu autant que la Chine: car ce qu'il y a de plus étranger en France, pour les Français, c'est la France.
En réfléchissant à sa position d'amant malheureux et méprisé, le Référendaire fit alors sur lui-même un travail quasi semblable à celui que lui avait fait faire la question posée par Modeste au commencement de leur correspondance. Quoique le malheur passe pour développer les vertus, il ne les développe que chez les gens vertueux; car ces sortes de nettoyages de conscience n'ont lieu que chez les gens naturellement propres. La Brière se promit de dévorer à la spartiate ses douleurs, de rester digne, et de ne se laisser aller à aucune lâcheté; tandis que Canalis, fasciné par l'énormité de la dot, s'engageait lui-même à ne rien négliger pour captiver Modeste. L'égoïsme et le dévouement, le mot de ces deux caractères, arrivèrent, par une loi morale assez bizarre dans ses effets, à des moyens contraires à leur nature. L'homme personnel allait jouer l'abnégation, l'homme tout complaisance allait se réfugier sur le mont Aventin de l'Orgueil. Ce phénomène s'observe également en politique. On y met fréquemment son caractère à l'envers, et il arrive souvent que le public ne sait plus quel est l'endroit.
Après dîner, les deux amis apprirent par Germain l'arrivée du Grand-Écuyer, qui fut présenté dans cette soirée au Chalet, par monsieur Latournelle. Mademoiselle d'Hérouville trouva moyen de blesser une première fois ce digne homme en le faisant prier de venir chez elle par un valet de pied, au lieu d'envoyer son neveu simplement chez le notaire, qui, certes, aurait parlé pendant le reste de ses jours de la visite du Grand-Écuyer. Aussi le petit notaire fit-il observer à Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de le conduire en voiture à Ingouville, qu'il devait y mener madame Latournelle. Devinant à l'air gourmé du notaire qu'il y avait quelque faute à réparer, le duc lui dit gracieusement:—J'aurai l'honneur d'aller prendre, si vous le permettez, madame de Latournelle.
Malgré un haut-le-corps de la despotique mademoiselle d'Hérouville, le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de joie en voyant à sa porte une calèche magnifique dont le marchepied fut abaissé par des gens à la livrée royale, la notaresse ne sut plus où prendre ses gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que le Grand-Écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en se confondant de politesse auprès du petit duc, elle s'écria par un mouvement de bonté:—Eh bien! et Butscha?
—Prenons Butscha, dit le duc en souriant.
Quand les gens du port attroupés par l'éclat de cet équipage virent ces trois petits hommes avec cette grande femme sèche, ils se regardèrent tous en riant.
—En les soudant au bout les uns des autres, ça ferait peut-être un mâle pour c'te grande perche! dit un marin bordelais.
—Avez-vous encore quelque chose à emporter, madame? demanda plaisamment le duc au moment où le valet attendit l'ordre.
—Non, monseigneur, répondit la notaresse qui devint rouge et qui regarda son mari comme pour lui dire: Qu'ai-je fait de si mal?