—Ursule, ma chère petite, au nom de votre amour pour Savinien, gardez-moi le secret sur ce que tu viens de me dire et sur ce que je te dirai de plus. Toi seule sauras de quoi je meurs... Je suis trahie, au bout de la troisième année, à vingt-deux ans et demi!...

Ses dents claquaient, elle avait les yeux gelés, ternes, son visage prenait des teintes verdâtres et l'apparence d'une vieille glace de Venise.

—Vous, si belle!... Et pour qui?...

—Je ne sais pas! Mais Calyste m'a fait deux mensonges... Pas un mot! Ne me plains pas, ne te courrouce pas, fais l'ignorante; tu sauras peut-être qui par Savinien. Oh! la lettre d'hier!...

Et grelottant, et en chemise, elle s'élança vers un petit meuble et y prit la lettre...

—Une couronne de marquise! dit-elle en se remettant au lit. Sache si madame de Rochefide est à Paris?... J'aurai donc un cœur où pleurer, où gémir!... Oh! ma petite, voir ses croyances, sa poésie, son idole, sa vertu, son bonheur, tout, tout en pièces, flétri, perdu!... Plus de Dieu dans le ciel! plus d'amour sur terre, plus de vie au cœur, plus rien... Je ne sais s'il fait jour, je doute du soleil... Enfin, j'ai tant de douleur au cœur que je ne sens presque pas les atroces souffrances qui me labourent le sein et la figure. Heureusement le petit est sevré, mon lait l'eût empoisonné!

A cette idée, un torrent de larmes jaillit des yeux de Sabine, jusque-là secs.

La jolie madame de Portenduère, tenant à la main la lettre fatale que Sabine avait une dernière fois flairée, restait comme hébétée devant cette vraie douleur, saisie par cette agonie de l'amour, sans se l'expliquer, malgré les récits incohérents par lesquels Sabine essaya de tout raconter. Tout à coup Ursule fut illuminée par une de ces idées qui ne viennent qu'aux amies sincères.

—Il faut la sauver! se dit-elle.—Attends-moi, Sabine, lui cria-t-elle, je vais savoir la vérité.

—Ah! dans ma tombe, je t'aimerai, toi!... cria Sabine.