Le lendemain, au petit jour, tout présageait une belle journée. Le ciel, voilé d'une légère vapeur grise, laissait apercevoir par des espaces clairs un bleu pur, et il devait être entièrement nettoyé vers midi par une brise de nord-ouest qui balayait déjà de petits nuages floconneux. En quittant le château, le Grand-Veneur, le prince de Loudon et le duc de Rhétoré, qui n'avaient point de dames à protéger, virent, en allant les premiers au rendez-vous, les cheminées du château, ses masses blanches se dessinant sur le feuillage brun-rouge que les arbres conservent en Normandie à la fin des beaux automnes, et poindant à travers le voile des vapeurs.

—Ces dames ont du bonheur, dit au prince le duc de Rhétoré.

—Malgré leurs fanfaronnades d'hier, je crois qu'elles nous laisseront chasser sans elles, répondit le Grand-Veneur.

—Oui, si elles n'avaient pas toutes un attentif, répliqua le duc.

En ce moment, ces chasseurs déterminés, car le prince de Loudon et le duc de Rhétoré sont de la race des Nemrod et passent pour les premiers tireurs du faubourg Saint-Germain, entendirent le bruit d'une altercation, et se rendirent au galop vers le rond-point indiqué pour le rendez-vous, à l'une des entrées des bois de Rosembray, et remarquable par sa pyramide moussue. Voici quel était le sujet du débat. Le prince de Loudon, atteint d'anglomanie, avait mis aux ordres du Grand-Veneur un équipage de chasse entièrement britannique. Or, d'un côté du rond-point vint se placer un jeune Anglais de petite taille, blond, pâle, l'air insolent et flegmatique, parlant à peu près le français, et dont le costume offrait cette propreté qui distingue tous les Anglais, même ceux des dernières classes. John Barry portait une redingote courte serrée à la taille, de drap écarlate à boutons d'argent aux armes de Verneuil, des culottes de peau blanches, des bottes à revers, un gilet rayé, un col et une cape de velours noir. Il tenait à la main un petit fouet de chasse, et l'on voyait à sa gauche, attaché par un cordon de soie, un cornet de cuivre. Ce premier piqueur était accompagné de deux grands chiens courants de race, véritables Fox-Hound, à robe blanche tachetée de brun clair, hauts sur jarrets, au nez fin, la tête menue et à petites oreilles sur la crête. Ce piqueur, l'un des plus célèbres du comté d'où le prince l'avait fait venir à grands frais, commandait un équipage de quinze chevaux et de soixante chiens de race anglaise qui coûtait énormément au duc de Verneuil, peu curieux de chasse, mais qui passait à son fils ce goût essentiellement royal. Les subordonnés, hommes et chevaux, se tenaient à une certaine distance, dans un silence parfait.

Or, en arrivant sur le terrain, John se vit prévenu par trois piqueurs en tête de deux meutes royales, venues en voiture, les trois meilleurs piqueurs du prince de Cadignan, et dont les personnages formaient un contraste parfait par leurs caractères et leurs costumes français avec le représentant de l'insolente Albion. Ces favoris du prince, tous coiffés de leurs chapeaux bordés, à trois cornes, très plats, très évasés, sous lesquels grimaçaient des figures hâlées, tanées, ridées et comme éclairées par des yeux petillants, étaient remarquablement secs, maigres, nerveux, en gens dévorés par la passion de la chasse. Tous munis de ces grandes trompes à la Dampierre, garnies de cordons de serge verte qui ne laissent voir que le cuivre du pavillon, ils contenaient leurs chiens et de l'œil et de la voix. Ces dignes bêtes formaient une assemblée de sujets plus fidèles que ceux à qui s'adressait alors le roi, tous tachetés de blanc, de brun, de noir, ayant chacun leur physionomie absolument comme les soldats de Napoléon, allumant au moindre bruit leurs prunelles d'un feu qui les faisait ressembler à des diamants; l'un, venu du Poitou, court de reins, large d'épaules, bas jointé, coiffé de longues oreilles; l'autre, venu d'Angleterre, blanc, levretté, peu de ventre, à petites oreilles et taillé pour la course; tous les jeunes impatients et prêts à tapager; tandis que les vieux, marqués de cicatrices, étendus, calmes, la tête sur les deux pattes de devant, écoutaient la terre comme des sauvages.

En voyant venir les Anglais, les chiens et les gens du roi s'entre-regardèrent en se demandant ainsi sans dire un mot:—Ne chasserons-nous donc pas seuls?... Le service de Sa Majesté n'est-il pas compromis?

Après avoir commencé par des plaisanteries, la dispute s'était échauffée entre monsieur Jacquin La Roulie, le vieux chef des piqueurs français, et John Barry, le jeune insulaire.

De loin, les deux princes devinèrent le sujet de cette altercation, et poussant son cheval, le Grand-Veneur fit tout finir en disant d'une voix impérative:—Qui a fait le bois?

—Moi, monseigneur, dit l'Anglais.