—... Je suis tout bonnement un pauvre peintre qui reviens de Rome où je suis allé aux frais du gouvernement, après avoir remporté le grand prix, il y a cinq ans. Je me nomme Schinner.

—Hé! bourgeois, peut-on vous offrir un verre d'Alicante et des talmouses? dit Georges au comte.

—Merci, dit le comte, je ne sors jamais sans avoir pris ma tasse de café à la crème.

—Et vous ne mangez rien entre vos repas? Comme c'est Marais, place Royale et île Saint-Louis! dit Georges. Quand il a blagué tout à l'heure sur ses croix, je le croyais plus fort qu'il n'est, dit-il à voix basse au peintre; mais nous le remettrons sur ses décorations, ce petit fabricant de chandelles.—Allons, mon brave, dit-il à Oscar, humez-moi le verre versé pour l'épicier, ça vous fera pousser des moustaches.

Oscar voulut faire l'homme, il but le second verre et mangea trois autres talmouses.

—Bon vin, dit le père Léger en faisant claquer sa langue contre son palais.

—Il est d'autant meilleur, dit Georges, qu'il vient de Bercy! Je suis allé à Alicante, et voyez-vous, c'est du vin de ce pays-là comme mon bras ressemble à un moulin à vent. Nos vins factices sont bien meilleurs que les vins naturels.—Allons, Pierrotin, un verre?... Hein! c'est bien dommage que vos chevaux ne puissent pas en siffler chacun un, nous irions mieux.

—Oh! c'est pas la peine, j'ai déjà un cheval gris, dit Pierrotin en montrant Bichette.

En entendant ce vulgaire calembour, Oscar trouva Pierrotin un garçon prodigieux.

—En route! Ce mot de Pierrotin retentit au milieu d'un claquement de fouet, quand les voyageurs se furent emboîtés. Il était alors onze heures. Le temps un peu couvert se leva, le vent du haut chassa les nuages, le bleu de l'éther brilla par places; aussi quand la voiture à Pierrotin s'élança dans le petit ruban de route qui sépare Saint-Denis de Pierrefitte, le soleil avait-il achevé de boire les dernières vapeurs fines dont le voile diaphane enveloppait les fameux paysages de cette région.