»Il est en nous un sentiment inné, développé d'ailleurs outre mesure par la Société, qui nous lance à la recherche, à la possession du bonheur. La plupart des hommes confondent le bonheur avec ses moyens, et la fortune est, à leurs yeux, le plus grand élément du bonheur. J'aurais donc tâché de vous plaire entraîné par le sentiment social qui, dans tous les temps, a fait de la richesse une religion. Du moins, je le crois. On ne doit pas attendre, chez un homme, jeune encore, cette sagesse qui substitue le bon sens à la sensation; et, devant une proie, l'instinct bestial caché dans le cœur de l'homme, le pousse en avant. Au lieu d'une leçon, vous eussiez donc reçu de moi des compliments, des flatteries. Aurais-je eu ma propre estime? j'en doute. Mademoiselle, dans ce cas, le succès offre une absolution; mais le bonheur?... c'est autre chose. Me serais-je défié de ma femme, si je l'eusse obtenue ainsi?... Bien certainement... Votre démarche eût repris tôt ou tard son caractère. Votre mari, quelque grand que vous le fassiez, finirait par vous reprocher de l'avoir avili; vous-même, tôt ou tard, peut-être arriveriez-vous à le mépriser. L'homme ordinaire tranche le nœud gordien que constitue un mariage d'argent avec l'épée de la tyrannie. L'homme fort pardonne. Le poëte se lamente.

»Telle est, mademoiselle, la réponse de ma probité.

»Écoutez-moi bien maintenant. Vous avez eu le triomphe de me faire profondément réfléchir, et sur vous que je ne connais pas assez, et sur moi que je connaissais peu. Vous avez eu le talent de remuer bien des pensées mauvaises qui croupissent au fond de tous les cœurs; mais il en est sorti chez moi quelque chose de généreux, et je vous salue de mes plus gracieuses bénédictions, comme on salue en mer un phare qui nous a montré les écueils où nous pouvions périr.

»Voici ma confession, car je ne voudrais perdre ni votre estime ni la mienne, au prix de tous les trésors de la terre.

»J'ai voulu savoir qui vous étiez. Je reviens du Havre où j'ai vu Françoise Cochet, je l'ai suivie à Ingouville, et vous ai vue au milieu de votre magnifique villa. Vous êtes aussi belle que la femme des rêves d'un poëte; mais je ne sais pas si vous êtes mademoiselle Vilquin cachée dans mademoiselle d'Hérouville, ou mademoiselle d'Hérouville cachée dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne guerre, cet espionnage m'a fait rougir, et je me suis arrêté dans mes recherches. Vous aviez éveillé ma curiosité, ne m'en voulez pas d'avoir été quelque peu femme: n'est-ce pas le droit du poëte?

»Maintenant, je vous ai ouvert mon cœur, je vous y ai laissé lire, vous pouvez croire à la sincérité de ce que je vais ajouter. Quelque rapide qu'ait été le coup d'œil que j'ai jeté sur vous, il a suffi pour modifier mon jugement. Vous êtes à la fois un poëte et une poésie, avant d'être une femme. Oui, vous avez en vous quelque chose de plus précieux que la beauté, vous êtes le beau idéal de l'Art, la Fantaisie... La démarche, blâmable chez les jeunes filles vouées à une destinée ordinaire, change pour le caractère que je vous prête. Dans le grand nombre d'êtres, jetés par le hasard de la vie sociale sur la terre pour y composer une génération, il est des exceptions. Si votre lettre est la terminaison de longues rêveries poétiques sur le sort que la loi réserve aux femmes; si vous avez voulu, entraînée par la vocation d'un esprit supérieur et instruit, apprendre la vie intime d'un homme à qui vous accordez le hasard du génie, afin de vous créer une amitié soustraite au commun des relations, avec une âme pareille à la vôtre, en échappant à toutes les conditions de votre sexe; certes, vous êtes une exception! La loi qui sert à mesurer les actions de la foule est alors très étroite pour déterminer votre résolution. Mais, le mot de ma première lettre revient alors dans toute sa force: vous avez fait trop ou pas assez.

»Recevez encore des remercîments pour le service que vous m'avez rendu, en m'obligeant à me sonder le cœur; car vous avez rectifié chez moi cette erreur assez commune en France, que le mariage est un moyen de fortune. Au milieu des troubles de ma conscience, une voix sainte m'a parlé. Je me suis juré, solennellement à moi-même, de faire ma fortune à moi seul, afin de n'être pas déterminé dans le choix d'une compagne par des motifs cupides. Enfin j'ai blâmé, j'ai réprimé la curiosité malséante que vous aviez excitée en moi. Vous n'avez pas six millions. Il n'y a pas d'incognito possible, au Havre, pour une jeune personne qui posséderait une pareille fortune, et vous seriez trahie par cette meute des familles de la Pairie que je vois à la chasse des héritières à Paris et qui jette le Grand-Écuyer chez vos Vilquin. Ainsi les sentiments que je vous exprime ont été conçus, abstraction faite de tout roman ou de la vérité, comme une règle absolue.

»Prouvez-moi maintenant que vous avez une de ces âmes auxquelles on passe la désobéissance à la loi commune, vous donnerez alors raison dans votre esprit à cette seconde comme à ma première lettre. Destinée à la vie bourgeoise, obéissez à la loi de fer qui maintient la société. Femme supérieure, je vous admire; mais je vous plains, si vous voulez obéir à l'instinct que vous devez réprimer: ainsi le veut l'État social. L'admirable morale de l'épopée domestique, intitulée Clarisse Harlowe, est que l'amour légitime et honnête de la victime la mène à sa perte, parce qu'il se conçoit, se développe et se poursuit, malgré la famille. La Famille a raison contre Lovelace. La Famille, c'est la Société.

»Croyez-moi, pour une fille, comme pour une femme, la gloire sera toujours d'enfermer dans la sphère des convenances les plus serrées ses ardents caprices. Si j'avais une fille qui dût être madame de Staël, je lui souhaiterais la mort à quinze ans. Supposez-vous votre fille exposée sur les tréteaux de la Gloire, et paradant pour obtenir les hommages de la foule, sans éprouver mille cuisants regrets? A quelque hauteur qu'une femme se soit élevée par la poésie secrète de ses rêves, elle doit sacrifier ses supériorités sur l'autel de la famille. Ses élans, son génie, ses aspirations vers le bien, vers le sublime, tout le poëme de la jeune fille appartient à l'homme qu'elle accepte, aux enfants qu'elle aura. J'entrevois chez vous un désir secret d'agrandir le cercle étroit de la vie à laquelle toute femme est condamnée, et de mettre la passion, l'amour dans le mariage. Ah! c'est un beau rêve, il n'est pas impossible, il est difficile; mais il fut réalisé pour le désespoir des âmes, passez-moi ce mot devenu ridicule, dépareillées!

»Si vous cherchez une espèce d'amitié platonique, elle ferait le désespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un jeu, ne le continuez pas. Ainsi ce petit roman est fini, n'est-ce pas? Il n'aura pas été sans porter quelques fruits: ma probité s'est armée, et vous aurez, vous, acquis une certitude sur la vie sociale. Jetez vos regards vers la vie réelle, et jetez dans les vertus de votre sexe l'enthousiasme passager que la littérature y fit naître.