—Je vous assure que votre cousine est fort mal, dit le colonel.
—Elle était très-bien dans vos bras, dit Sylvie au colonel avec un affreux sourire.
—Le colonel a raison, dit madame de Chargebœuf, vous devriez faire venir un médecin. Ce matin, à l'église, chacun parlait en sortant de l'état de mademoiselle Lorrain qui est visible.
—Je meurs, dit Pierrette.
Desfondrilles appela Sylvie et lui dit de défaire la robe de sa cousine. Sylvie accourut en disant:—C'est des giries! Elle défit la robe; elle allait toucher au corset, Pierrette alors trouva des forces surhumaines; elle se redressa et s'écria:—Non! non! j'irai me coucher.
Sylvie avait tâté le corset, et sa main y avait senti les papiers. Elle laissa Pierrette se sauver, en disant à tout le monde:—Eh! bien, que dites-vous de sa maladie? ce sont des frimes! Vous ne sauriez imaginer la perversité de cette enfant.
Après la soirée, elle retint Vinet, elle était furieuse, elle voulait se venger; elle fut grossière avec le colonel quand il lui fit ses adieux. Le colonel jeta sur Vinet un certain regard qui le menaçait jusque dans le ventre, et semblait y marquer la place d'une balle. Sylvie pria Vinet de rester. Quand ils furent seuls, la vieille fille lui dit:—Jamais, ni de ma vie, ni de mes jours, je n'épouserai le colonel!
—Maintenant que vous en avez pris la résolution, je puis parler. Le colonel est mon ami, mais je suis plus le vôtre que le sien: Rogron m'a rendu des services que je n'oublierai jamais. Je suis aussi bon ami qu'implacable ennemi. Certes, une fois à la Chambre, on verra jusqu'où je saurai parvenir, et Rogron sera Receveur-Général de ma façon... Eh! bien, jurez-moi de ne jamais rien répéter de notre conversation? Sylvie fit un signe affirmatif.—D'abord ce brave colonel est joueur comme les cartes.
—Ah! fit Sylvie.
—Sans les embarras où sa passion l'a mis, il eût été Maréchal de France peut-être, reprit l'avocat. Ainsi, votre fortune, il pourrait la dévorer! mais c'est un homme profond. Ne croyez pas que les époux ont ou n'ont pas d'enfants à volonté: Dieu donne les enfants, et vous savez ce qui vous arriverait. Non, si vous voulez vous marier, attendez que je sois à la Chambre, et vous pourrez épouser ce vieux Desfondrilles, qui sera Président du Tribunal. Pour vous venger, mariez votre frère à mademoiselle de Chargebœuf, je me charge d'obtenir son consentement; elle aura deux mille francs de rente, et vous serez alliés aux Chargebœuf comme je le suis. Croyez-le, les Chargebœuf nous tiendront un jour pour cousins.